Ancien correspondant aux États-Unis, aujourd'hui directeur de l'information de France Inter, le journaliste Philippe Corbé publie ce 7 janvier Armes de distraction massive (Grasset). Une analyse du retour au pouvoir de Donald Trump dans laquelle le journaliste décortique son art de la sidération et du show permanent, comme on vient de le vivre à nouveau avec l'enlèvement spectaculaire de président du Venezuela, Nicolas Maduro. Dans cet extrait du livre, l'auteur examine la fin de la deuxième campagne trumpiste pour la Maison-Blanche, en 2024, placée sous le signe de la transphobie.
"[Donald Trump] choisit son sujet comme on conçoit une publicité sur un grand panneau au bord d’une autoroute à quatre voies, où l’œil se fige. Celui qu’aucun conducteur ne peut éviter. Dans la dernière ligne droite de la campagne 2024, il décide de pousser la question trans.
Plus de cent millions de dollars d’espaces publicitaires sont achetés sur les trois derniers mois, concentrés sur les matchs de football, les écrans les plus chers du marché. Dans l’un de ces spots, on entend un extrait de 2019 où Kamala Harris défend le financement public des chirurgies de transition pour les prisonniers, puis son soutien à la participation d’athlètes trans dans les compétitions sportives.
Et enfin, le slogan : "Kamala is for they/them. President Trump is for you". They/them, les pronoms neutres utilisés par certaines personnes non binaires ou trans. Kamala est pour iel, Trump est pour vous. Deux mesures comme un refrain. Toujours Kamala, jamais Harris, pour réduire la vice-présidente à un prénom condescendant. La presse dissèque la publicité, souligne que le sujet concerne un nombre infime de cas, rappelle que Harris ne faisait que défendre une loi appliquée à l’époque par l’administration Trump. Qu’importe, tout ramène au slogan. You contre They.
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Parents en colère
Les retours sont excellents. Derrière les vitres teintées des études qualitatives, les sondeurs décrivent la colère de parents au nom de la sécurité et des chances de leurs filles. Langage de tripes, pas de chiffres. Un sujet rare, transformé en polémique centrale, calibrée pour atteindre une cible précise : des parents diplômés des zones pavillonnaires, plutôt centristes, qui s’étaient éloignés du Parti républicain après la remise en cause du droit à l’avortement. La publicité sert de tremplin à un récit plus large : les démocrates prisonniers de leur aile progressiste, parlant pour les autres plutôt que pour vous. Harris esquive, essaye de ramener la discussion sur l’avortement. Elle compte sur la mobilisation des femmes, mais Trump réussit à galvaniser les hommes.
Ce nouveau sujet sert de carburant à une constellation de podcasts auxquels le candidat accorde plus de temps qu’aux médias traditionnels. Il peut y parler à une cible, les jeunes hommes, les bros, les fratboys, les dudes, qui s’informent sur YouTube ou TikTok via ces influenceurs d’ordinaire concentrés sur le sport, les filles, les paris, la crypto. Une génération paumée dans l’après MeToo. Depuis le début de sa campagne, Trump passe beaucoup de temps dans ces émissions, où il est reçu comme un guerrier viril, rassurant comme un grand-père, dans des conversations détendues et admiratives. Il invite certains de ces animateurs dans Trump Force One ou sur les
parcours de golf.
Opération Manosphere
C’est l’opération Manosphere, qui flatte un fantasme de masculinité que ces jeunes associent à Trump. Elle lui permet de s’adresser à des jeunes électeurs hispaniques et noirs. Quelques jours avant le scrutin, il est l’invité de Joe Rogan pendant trois heures : 26 millions d’écoutes en 24 heures, plus de 50 millions avant l’élection. Pourquoi se plier aux questions des médias de papa quand le journal télévisé le plus regardé réunit à peine 7 millions de téléspectateurs ?
Depuis près de deux ans, il martèle les mêmes thèmes inflation/immigration jusqu’à saturation. Dans les dernières semaines, il trouve un motif à haute intensité pour traverser le bruit. Il l’amplifie par les peurs, matraque les écrans, gave les podcasts, talk-shows conservateurs, stations en ondes moyennes et Fox News pour qu’ils recrachent la même chose : Kamala is for they/them. President Trump is for you."
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