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Nos viesTonton était homo, mamie était lesbienne… quand nos aïeux queers sortent de l'ombre

Par Romain Moor le 15/01/2026
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[Article à retrouver dans le magazine têtu· de l'hiver, disponible chez vos marchands de journaux ou livré chez vous sur abonnement.] Dans de nombreuses familles se transmet l’histoire tronquée d’un vieil oncle "célibataire endurci" ou d’une tante restée "vieille fille"… jusqu’à ce que les questions de leurs descendant·es queers fassent enfin surgir la vérité nue : tonton était juste gay, et tata, lesbienne.

Illustration : Gabriel Mafféis pour têtu·

Homosexuel. Ce mot, Isabelle, lesbienne de 56 ans, ne l’a jamais entendu dans sa famille maternelle. "Pas une seule fois", insiste la professeure d’histoire-géographie. Il y avait pourtant bien cet oncle Jean, éternel célibataire de tous les repas dominicaux, où il parlait volontiers de tout et de rien… sauf de sa vie intime. "J’ai grandi au royaume des périphrases et des ellipses. Pour parler de Jean, on ne disait jamais 'gay', mais plutôt 'étant ce qu’il est…' Tous les moyens étaient bons pour contourner le mot interdit", se ­souvient-elle. Le verrou tient jusqu’à ce qu’un drame survienne : un jour, l’oncle en question est hospitalisé après une tentative de suicide. En aidant une sœur du vieil homme à ranger l’appartement de celui-ci, Isabelle découvre sur une étagère une pile de DVD érotiques gays… Sa tante reste mutique, confirmant l’impossibilité d’évoquer le sujet avec quiconque de sa génération. Mortifiée, Isabelle prend alors la mesure du "non-dit monstrueux" qui pèse sur le destin de son aïeul, tout aussi queer qu’elle : "Mais quelle famille sommes-nous ? Comment avons-nous pu passer à côté d’une telle puissance de solitude ?"

Les non-dits ont aussi peuplé l’enfance de Loïc, 43 ans. Lui s’est construit avec une absence, le fantôme d’un oncle qu’il a connu, étant petit, mais qui s’est ensuite comme volatilisé, sans que personne n’en parle. Seules quelques photos dans les albums familiaux lui rappellent l’existence de cet homme évaporé. À l’adolescence, Loïc surprend une conversation où l’on fait allusion à l’homosexualité de cet oncle. Il comprend alors les silences plombants, les liens rompus, l’éloignement géographique. Cette prise de conscience s’accompagne d’une autre : Loïc est lui-même gay, il le ressent confusément, mais n’ose pas encore en parler. "Je me suis demandé ce qu’il adviendrait si je le disais, si les conséquences seraient les mêmes que pour cet oncle", se rappelle-t-il. Des années plus tard, lorsqu’il trouve le courage de faire son coming out auprès de ses parents, Loïc part à la recherche de cet oncle et découvre qu’il a simplement tourné le dos à sa région natale pour recommencer sa vie à Paris. Dans l’espoir d’être mieux compris par lui, il retrouve son adresse et lui envoie une lettre pour lui annoncer que lui aussi est homosexuel.

Rendre aux morts leur identité

Ce besoin de filiation queer dans sa propre famille, Loïc est loin d’être seul à le ressentir. Léa, Martiniquaise de 31 ans, l’a éprouvé d’autant plus fort que les représentations de personnes LGBT racisées sont rares dans les générations plus âgées. "Comme si ça n’existait pas", observe la jeune femme qui se ­définit comme queer. Mais quand sa grand-mère meurt, en 2018, Léa sort de ce sentiment de solitude : dans les affaires de la défunte, elle tombe sur une vingtaine de photos la montrant en compagnie d’une autre femme, en voyage à travers la France. Prises en pleine nature, loin du monde, ces images sur lesquelles elles posent ensemble témoignent d’une intimité entre elles. "C’était sa seule 'amie' présente à l’enterrement. Et elle est morte un an plus tard, retrace Léa. Pour moi, ça ne fait aucun doute, elles étaient amoureuses." De cette conclusion naît une tristesse, celle de n’avoir pas pu partager avec sa grand-mère cette identité qui les lie, mais cette trouvaille la réconforte aussi : "J’ai eu l’impression de la redécouvrir, de me sentir plus proche d’elle."

Si certains mettent la main par hasard sur des trésors d’archives, d’autres décident de mener l’enquête. En farfouillant dans les tiroirs, en posant les questions qui fâchent, ces détectives en herbe finissent par exhumer des secrets que les défunts avaient emportés dans leur tombe. Pour Elsa, 31 ans, cette démarche a été salutaire. Issue d’une famille bourgeoise et conservatrice, elle a été élevée dans le souvenir omniprésent de son arrière-grand-oncle, le célèbre compositeur Francis Poulenc. La jeune femme, qui s’identifie comme bisexuelle, se sent alors très différente des siens. Sauf peut-être de ce Francis Poulenc, l’un des rares à ne s’être pas marié… Intuition est parfois raison : il y a deux ans, dans le cadre d’un travail de recherches ­généalogiques, elle lit au détour d’un site internet que Poulenc était homosexuel – tout du moins a-t-il eu plusieurs amants. "Alors ça, on s’était bien gardé de me le dire ! Et pourtant, on m’a bassiné avec cet héritage pendant toute mon éducation", ­plaisante-t-elle aujourd’hui. En interrogeant ses parents, elle découvre également l’existence d’un autre aïeul queer, un chapelier "efféminé", très prisé par les dames du Paris mondain des années d’après‑guerre. "Aujourd’hui, il aurait fait des chapeaux pour Drag Race !" s’esclaffe-t-elle. Sur une note plus intime, découvrir l’homosexualité de ces ancêtres lui permet de "faire la paix avec l’idée de la famille". Et d’ajouter : "Un jour, je l’annoncerai à tous mes cousins ; ce sera ma revanche gay !" Briser la règle tacite du secret, quel meilleur hommage, en effet, à ces ancêtres placardisés jusque dans leur mort.

Famille choisie… dans la famille

Une chose est sûre, les millennials et la gen Z font souffler un vent de liberté dans leurs familles. Parfois, un simple coming out suffit à ouvrir une brèche. Face à de jeunes LGBT qui incarnent le bonheur d’être soi, des aînés osent enfin sortir du placard, plus ou moins timidement. De nouvelles filiations queers naissent alors, fondées sur la bienveillance et l’absence de jugement, comme une entente secrète scellée sur le tard. C’est ce qui est arrivé à Ella, 26 ans, peu après son coming out lesbien. Un soir, à la fin d’une fête familiale, sa grand-tante Sophie, 75 ans, lui propose de la raccompagner en voiture. Ella accepte, sans se douter des confidences bouleversantes que s’apprête à lui faire cette femme mariée. "Elle m’a dit qu’elle se sentait en confiance avec moi, raconte Ella, avant de m’expliquer qu’elle ne couchait plus avec son mari, qu’ils avaient ouvert leur couple et qu’elle avait des relations avec des femmes depuis plusieurs années." Sophie lui parle avec enthousiasme du sentiment amoureux retrouvé, et même de ses orgasmes. "Elle avait oublié ce que c’était !" sourit Ella, ravie pour sa tante. Depuis, les deux femmes cultivent un lien privilégié. "C’est un modèle en plus. C’est fou de se sentir aussi proche de quelqu’un avec qui on a cinquante ans de différence", se réjouit la cadette.

Mais les aînés queers ne veulent ou ne peuvent pas toujours assurer ce rôle tutélaire pour des jeunes LGBTQI+ en quête de repères. Dans les générations éprouvées par des périodes difficiles, la liberté des plus jeunes peut raviver des blessures anciennes. Ainsi, Loïc n’a pas vécu tout à fait les retrouvailles qu’il espérait avec son oncle parisien. Après une longue correspondance, ils finissent par se rencontrer, mais Loïc perçoit "une fracture générationnelle de vécu, une incompréhension mutuelle". Le lien queer ne fonctionne pas : "Il ne comprenait pas ma manière d’être gay, mon look… Je pense qu’à ses yeux ­j’incarnais malgré moi la chance qu’il n’avait pas eue et cette famille qui a été, en quelque sorte, le malheur de sa vie. Il a fini par couper définitivement les ponts avec moi, c’était trop douloureux pour lui." Si Loïc regrette de n’avoir pas réussi à nouer une relation durable, ces échanges auront au moins dissipé les silences de son enfance.

Réécrire le roman familial

Pour celles et ceux qui n’ont pas pu briser le tabou avant la disparition d’un proche, ou lorsque le dialogue avec la famille reste impossible, le travail de mémoire peut emprunter d’autres voies, comme celle de l’écriture. Afin de conjurer l’oubli qui guette, les dépositaires de ces fragments de vies queers ressentent parfois le besoin impérieux de les fixer par les mots, de les remettre en récit. Ces entreprises littéraires sont vécues comme un devoir moral, voire un geste politique : il s’agit de faire éclater la vérité d’existences malmenées par la mémoire collective.

Dans cet esprit, Isabelle s’attelle à un roman inspiré de la vie de son oncle Jean. Mais raconter une existence scindée en deux est une tâche difficile. Là où l’enquête s’arrête, faut-il compléter avec de la fiction, ou bien faire de ces trous de mémoire le centre de l’histoire ? Une chose est sûre, il est temps d’écrire ce chapitre longtemps caviardé des romans familiaux : celui de ces existences queers effacées.

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