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Nos vies"Elle me défendait contre mon père" : quand nos mamies sont nos meilleures alliées

Par Marion Olité le 06/11/2025
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[Article à retrouver dans le magazine de l'automne ou sur abonnement.] Entre les confitures et Monique Wittig, elles n'ont pas choisi, défendant bec et ongles leurs petits-enfants queers. On les suppose souvent gardiennes des valeurs conservatrices et peu LGBT-friendly, mais les grands-mères peuvent s'avérer des alliées de choc.

Photographie : Adeline Praud pour têtu·

"On cuisine ensemble, on décape des meubles, on fabrique des robes, on rembourre les oreillers qui, du coup, mettent des plumes partout… Parfois, je la dessine dans le jardin pendant qu’elle fait un truc. Il y a une ambiance de film estival chez ma grand-mère, c’est très solaire." Quand Martin, 23 ans, passe l’été à Cunlhat, en ­Auvergne, chez sa grand-mère Brigitte, 81 ans, la complicité est totale. Divorcée d’un mari violent – "Ça a fait scandale. Elle a toujours suivi ses convictions, elle a refusé de subir sa vie", lâche le jeune homme, admiratif –, cette ancienne gérante d’une chambre d’hôtes a transmis à son petit-fils le goût de la créativité et de l’artisanat. En échange, lui l’a ouverte à la culture queer. Désormais fan de Drag Race et de Keiona, sa grand-mère lui pose "plein de questions sur l’identité de genre, la manière dont les personnes la vivent, comment la société la perçoit…" Désormais, les ­vacances se font même souvent à trois, car Martin n’hésite pas à inviter son amoureux. "On fait plein de trucs tous ensemble, j’adore ça !", lance-t-il, sourire jusqu’aux oreilles.

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"D’accord, mais ne le dis pas à mamie". Nous sommes beaucoup, lors de notre coming out familial, à avoir entendu cette phrase dans la bouche de nos parents. C’est ce décalage des représentations qui a amené ceux de Sébastien, 41 ans, à l’exhorter à épargner sa grand-mère Jeannine, née dans les années 1920, pensant qu’elle allait mal réagir : "Ils m’ont signifié que j’allais la tuer si je lui confiais mon homosexualité !" Pourtant, lui se souvient bien que c’est Jeannine qui a forgé sa culture queer, "au son de Dalida et du générique des 'Feux de l’amour'". À la fin de sa vingtaine, il finit donc par se lancer, et lui annonce que son ami Alex est un peu plus que cela… La réaction est désarmante. "Elle m’a dit : 'C’est super ! Je n’avais qu’un petit fils, maintenant j’en ai deux'", se rappelle-t-il avec tendresse.

Des mamies du XXIᵉ siècle

Alors qu’on s’imagine souvent les grands-mères comme des mamies Nova pieuses, effarouchées par la différence ou comme des sorcières acariâtres aussi homophobes que racistes, beaucoup ont, en réalité, surpris leurs petits-enfants LGBTQI+. Loin des dynamiques complexes qui peuvent parfois exister avec les parents, ces complices deviennent alors des alliées hors pair. Elles qui ont aujourd’hui accès à Internet, et regardent désormais des programmes télé qui mettent en scène des personnages queers, ont aussi l’âge d’avoir assisté aux évolutions sociales des soixante dernières années, immenses à l’échelle d’une vie.

De son côté, Axel, 37 ans, se souvient que sa tante lui avait défendu de parler de sa trans­identité à Denise, sa grand-mère ardéchoise née en 1927. Lorsque sa voix commence à muer durant sa transition, le jeune homme sort plusieurs fois l’excuse d’un rhume, avant de se résigner tristement à ne plus appeler sa mamie adorée. Au bout de deux ans sans contact, il n’y tient plus, et lui envoie une lettre pour lui expliquer son changement d’apparence. Conclusion : "Elle a pris les choses le plus simplement du monde, je n’ai pas eu à me justifier de quoi que ce soit." Malheureusement, Denise décède peu de temps après, et Axel n’aura pas pu la revoir. Il regrette aujourd’hui de ne pas avoir pu se rapprocher d’elle, à cause des préjugés des autres membres de sa famille : "En vérité, je ne l’avais jamais entendue dire quoi que ce soit d’homophobe."

Parfois, partant de la même défiance, les personnes concernées refrènent d’elles-mêmes leur coming out auprès de leurs grands-mères. Ce qui peut occasionner de jolies surprises. Lison, 30 ans, n’était pas des plus rassurées quand, en 2023, elle s’est lancée dans un coming out lesbien auprès de Mija, 90 ans, qui s’est construite avec des valeurs de droite. Mais sa réponse a été parfaite : "Pas de problème, on sait que tu nous ramèneras des filles, maintenant !" Très heureuse de cette réaction, Lison prend conscience que mamie est bien plus cool que prévu, et s’en rapproche. Depuis, Mija a même voté à gauche aux dernières élections législatives ! "J’ai peut-être joué un rôle dans son ouverture d’esprit", se félicite Lison.

Le clapet de la boulangère

C’est aussi la boule au ventre qu’Hugo, 32 ans, a fait, à 18 ans, son coming out auprès de sa grand-mère Andrée, entre deux rideaux d’une cabine d’essayage. Son anxiété s’est avérée infondée, et cette mamie qui avait joué pour lui un rôle de mère de substitution a eu une réaction des plus touchantes : "Quand elle est sortie de la cabine, nous avons pleuré dans les bras l’un de l’autre. Elle m’a dit : 'Je l’ai toujours su, ça ne change rien. Je t’aime comme tu es, rassure-toi'", relate-t-il. Et Andrée d’enfoncer le clou : "Ça m’a toujours ulcérée, qu’il y ait tant de tabous autour de l’homosexualité !"

Passé l’étape du coming out, ces grands-mères ne se contentent d’ailleurs pas d’aimer leurs petits-­enfants tels qu’ils sont : souvent elles s’informent, s’éduquent, voire deviennent des militantes de la cause. Michèle, grand-mère de Raphaël, 29 ans, en est une bonne illustration. Elle ne se balade jamais sans un calepin sur lequel elle note les nouveaux mots que lui apprend son petit-fils, et son livre de chevet du moment est signé… Monique Wittig ! À 79 ans, elle n’a plus de cesse que de défendre ­Raphaël et, à travers lui, toute la communauté ­LGBTQI+. "Quand j’avais 16 ans, ma mamie me défendait contre mon père et son ignorance”, rapporte le jeune homme, qui partage avec plaisir une anecdote révélatrice : un jour, après avoir entendu sa boulangère tenir des propos homophobes, Michèle a lancé un retentissant "ferme ta gueule !" à l’artisane médusée. "C’est ma superhéroïne, s’esclaffe-t-il. Je pense qu’elle a maintenant la réputation d’être woke dans son village du fin fond de la Moselle."

Lucette, 91 ans, n’est pas en reste côté fulgurances. Depuis que Louise, sa petite-fille de 32 ans, lui a présenté ses potes queers, l’aïeule a beaucoup évolué. Ainsi, un soir qu’elles discutent toutes les deux de lesbianisme, Lucette lance à son mari qui vient de débarquer en plein échange : "Écoute, Angelin, c’est important, et tu n’es pas à l’abri qu’un jour je te quitte pour une femme !" Louise confie : "Ce jour-là, je me suis dit que j’aimais ma mamie plus que tout, elle est exceptionnelle. Plus elle vieillit, plus je la sens moderne et ouverte sur le monde !"

Mamie, vois ta famille

De fait, quand les langues se délient, beaucoup de petits-enfants trouvent chez leur grand-mère une oreille attentive et un soutien actif dans leurs ­problématiques du quotidien. Qu’il s’agisse de s’épancher sur ses amours, voire carrément sur les IST qu’il a pu contracter, Hugo sait qu’il peut se confier à Andrée. "J’ai des amis dont les petits-­enfants sont gays ou lesbiennes. Ce sont des sujets que j’aborde avec eux, au milieu d’une partie de bridge. On ne porte pas de jugement", explique simplement l’intéressée.

Les plus chanceuses ont la joie d’accompagner leurs petits-enfants dans des projets de parentalité. ­Sébastien a ainsi pu compter sur le soutien moral de Jeannine lorsqu’il a décidé avec son mari de ­recourir à une gestation pour autrui (GPA). "Elle me disait qu’elle avait hâte d’être arrière-grand-mère. Elle n’a malheureusement connu Adèle que trois mois, mais elles se sont quand même croisées." Willy, 41 ans, s’est engagé dans un parcours de GPA en solo. Quand il est revenu du Canada avec Billie, c’est avec sa mamie Yvonne, 84 ans, qu’il a vécu ses premiers moments de jeune parent, à Noirmoutiers. "Il s’est alors passé quelque chose de très fort en moi. Ces deux mois ­chaleureux ont été vraiment inoubliables, témoigne la désormais arrière-grand-mère comblée. Quand je suis avec Willy et Billie, mon bonheur est complet." N’est-ce pas là la définition d’un amour inconditionnel ?

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