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reportage"Il n'y a rien de plus fédérateur que Shrek" : l'ogre vert qui pique nos cœurs queers

Par Marion Durand le 07/03/2026
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[Reportage à lire dans le magazine têtu· du printemps, déjà disponible en ligne et le 11 mars chez vos marchands de journaux] Le soir venu, dans des salles obscures, des fans de Shrek se rassemblent pour célébrer l'univers du dessin animé qui, 25 ans après sa sortie, n’a pas pris une ride queer.

Photographie : Studio Louche pour têtu·

Quand le Chat Potté termine son strip-tease, le public miaule de ravissement. Sur la scène du Point Éphémère, à Paris, les personnages de Shrek défilent pour une grand-messe queer et burlesque. Ti-Biscuit dévoile un jockstrap en pompons multicolores, la dragonne s’effeuille en soufflant sa fumée, le prince nous charme par une danse lascive et une Fiona fière comme jamais exhibe ses abdos vert fluo. Ce lundi soir de février, plus de 300 personnes sont venues assister au spectacle "Shrek is a Drag Queen".

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"Il n’y a rien de plus fédérateur que Shrek", pose la drag queen Babouchka Babouche, cofondatrice avec Morphine Blaze du cabaret Screen Queens, qui organise la soirée. Dès leur premier spectacle consacré à Shrek en 2021, pour les vingt ans du film d’animation, elles doivent refuser du monde à l’entrée. Depuis, “Shrek is a Drag Queen” s’est confirmé comme leur plus grand succès : les entrées des cinq éditions organisées depuis l’automne dernier se sont vendues comme des tickets pour une tournée de Mylène Farmer. "Shrek est une œuvre très queer, reprend Babouchka Babouche, qui elle-même incarne Doris, tavernière et ‘transicône’. Le genre des personnages n’est pas clair, il y a un âne en couple avec une dragonne… Et puis, on ne va pas me faire croire que le prince charmant est un homme cis hétéro !"

Des fées et des actes

La lecture queer de Shrek n’est en effet pas difficile à faire. Dans la saga produite par le studio d'animation DreamWorks, des freaks en tout genre sont rejetés par une société normative. Le combat des créatures de cet anticonte de fées, contre l’exclusion et pour l’acceptation de soi est un écho évident aux luttes LGBTQI+. Pendant l’entracte de "Shrek is a Drag Queen", Élisa, venue assister au show, se remémore avoir tout de suite connecté avec le dessin animé qu’elle a découvert quand elle était au collège : "Je trouvais ça cool de voir tous ces personnages enchantés qui ne se jugent pas, notamment Doris, la tavernière. Je n’ai jamais eu à faire de coming out et, dans Shrek, il y a aussi cet aspect queer qui est là mais dont on ne parle pas, comme si on n’avait pas besoin de le faire." Jackie Fuego, qui incarne Fiona et Shrek dans le spectacle, a redécouvert le film à l’âge adulte : "J’ai vu les premiers films à leur sortie au cinéma. Mais j’ai eu cette lecture queer plus tard, en les rematant avec des potes. À ce moment-là, ça allait de soi", explique l’artiste qui, entretemps, avait fait son coming out non-binaire.

Dans le public du Point éphémère, la moyenne d’âge est comprise entre 25 et 35 ans. Les plus jeunes ont érigé Shrek en icône queer grâce aux réseaux sociaux. Après la sortie en 2010 du dernier opus, Shrek 4. Il était une fin, l’ogre vert a connu "une nouvelle vie grâce à Internet, aux mèmes et au fan art", explique l’Italien Danilo Petrassi, doctorant en didactique humaniste innovante et auteur d’un livre de shrekologie. Mais comment se fait-il qu’un dessin animé vieux de vingt-cinq ans, adaptation d’un livre pour enfants écrit par William Steig en 1990, parle autant à une génération qui n’a pas manqué de représentations queers sur ses écrans ?

Pour Jack Halberstam, professeur en littérature et études de genre à l’université Columbia de New York, si les films Shrek sont si ambigus, c’est en partie grâce à la diversité visuelle de ses personnages, rendue possible à l’époque par les considérables avancées techniques dans l’animation. Mais aussi grâce à la manière spécifique dont ceux-ci sont réalisés : "Au cinéma, c’est souvent un seul homme qui prend toutes les décisions, développe-t-il. L’animation ne fonctionne pas comme ça ; ce sont des films collaboratifs. Et dans les équipes qui réalisent ces films, il y a toujours des personnes queers et radicales…"

Du vert à l'arc-en-ciel

Sur la scène parisienne, Doris la tavernière est rejointe par un Pinocchio modasse pour le lipsync final : "Shrek is a Lesbian". Il a fallu environ trois heures à Maddy Street, artiste franco-britannique, et au guitariste et drag king Juda la Vidange, pour composer ce titre rock sorti à l’été 2024. En écrivant les paroles, explique le premier, le duo a imaginé "que Shrek et Fiona se rencontrent à la Mut' [la Mutinerie, bar lesbien parisien, ndlr]."

En France, les Screen Queens ne sont pas les seules à faire sortir l’ogre vert de nos écrans : à Caen, le bar queer Spark organise depuis 2024 des soirées à sa gloire. À partir d’octobre 2026, il sera aussi possible d’assister à Shrek le musical aux Folies Bergère, à Paris. La coloration queer de la pièce est "ciblée sur des chansons, comme le fameux ‘Freak Flag’", explique son metteur en scène, Philippe Hersen. Cette chanson, dans laquelle les créatures enchantées célèbrent à l’unisson leur différence, est à l’origine d’une récente controverse. Fin janvier, alors que la comédie musicale était jouée à Parker, dans le Colorado, aux États-Unis, un représentant municipal a enjoint à la troupe de retirer les drapeaux arc-en-ciel brandis durant la chanson, jugés offensants dans l’Amérique trumpiste. La troupe a refusé : la bannière LGBT+ continuera bel et bien de flotter sur Shrek.

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