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interviewGus Van Sant : "Je me suis toujours intéressé aux personnages désespérés"

Par Thomas Desroches le 14/04/2026
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[Interview à retrouver dans le magazine du printemps, en kiosques ou sur abonnement.] Après sept ans d’absence au cinéma, Gus Van Sant revient avec La Corde au cou, au cinéma ce mercredi 15 avril. Avec ce film à nouveau inspiré d’une histoire vraie, le réalisateur américain poursuit son exploration de la violence enracinée dans le désespoir.

Le 8 février 1977, à Indianapolis, dans le Midwest des États-Unis, Tony Kiritsis se rend au bureau de son courtier en immobilier. Incapable de faire face aux échéances de son prêt bancaire, cet Américain de 44 ans a décidé de prendre en otage celui qu’il voit comme la cause de son malheur. Pour empêcher sa fuite et s’assurer que les tireurs d’élite de la police ne l’abattent pas, le kidnappeur attache à l’arrière de la tête de sa victime le canon de son fusil, dont il relie par un fil la gâchette à son propre cou. Un dispositif diaboliquement ingénieux qui donne son nom au nouveau film de Gus Van Sant (Dead Man’s Wire en VO), son 18ᵉ long-métrage, en salle ce mercredi 15 avril.

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Avec ce fait divers qui avait tenu le pays tout entier en haleine durant soixante-trois heures, l’auteur de My Own Private Idaho (1991), Will Hunting (1998), Elephant (2003), ou encore Harvey Milk (2008), retrouve des thèmes qui ont jalonné son œuvre : le destin, dans un pays à vif, d’un laissé-pour-compte que le désespoir conduit à la violence. Alors, Tony est-il un criminel ou une victime qui réclame justice ? Un demi-siècle après les faits relatés, les questions soulevées par le film restent éminemment d’actualité dans les états-Unis trumpistes. L’occasion de s’asseoir avec le cinéaste de 73 ans pour évoquer ses quarante ans de carrière et l’état actuel de son pays.

Votre cinéma regorge d’antihéros, et La Corde au cou ne fait pas exception. D’où vient cette fascination ?

Je me suis toujours intéressé aux marginaux, aux personnages désespérés qui sortent de l’ordinaire. Parfois, ils deviennent des antihéros, comme dans Drugstore Cowboy (1990) ou, en effet, La Corde au cou, mais pas toujours. Ce sont avant tout des exclus. C’est la raison pour laquelle j’avais choisi de faire mon premier film, Mala Noche [réalisé en 1985, ndlr.], dont le héros principal était difficile, un non-personnage, de ceux qu’on ne retrouve pas habituellement dans les films. L’histoire avait été écrite par un de mes amis, Walt Curtis, en s’inspirant de sa propre vie. C’était un poète, et certains poètes sont de grands marginaux. Ils ont quelque chose d’incontrôlable, de dangereux, mais aussi une certaine douceur. Je trouve que l’humanité des personnages est encore plus éclatante lorsqu’ils n’ont pas la chance d’être compris.

Dans l’Amérique trumpiste, les thématiques de votre cinéma trouvent un nouvel écho. Cette époque sombre vous inspire-t-elle plus qu’elle ne vous désespère ?

Beaucoup de choses ont changé depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Avec le renforcement de la police anti-immigration, toute cette souffrance et ces interrogations, les États-Unis foncent dans l’inconnu, et avec eux, le monde entier. Mais la peur extrême et cette sensation de ne pas savoir où on va peuvent être une source d’inspiration.

Pensez-vous que dans ce contexte, le film que vous avez consacré à Harvey Milk, militant gay assassiné en 1978, pourrait encore voir le jour ?

Je pense qu’on est surtout revenu à une époque où Harvey Milk pourrait à nouveau se faire assassiner. Mais je crois qu’on pourrait toujours faire ce film aujourd’hui. Il est possible que la situation se complique encore, notamment si davantage de studios se préoccupent de l’opinion et de l’actualité politique, mais d’autres facteurs entrent en ligne de compte. Les cinémas ne se portent pas très bien, beaucoup de salles ferment, ce qui est davantage un problème économique provoqué par les plateformes de streaming. Les gens préfèrent regarder des films sur leur télévision ou sur Internet plutôt que d’aller au cinéma : il est probable que cela ait un impact sur tout ce que vous voyez.

À sa sortie, votre film Elephant avait eu l’effet d’un électrochoc sur le sujet de la violence des jeunes. Pourtant, plus de vingt ans plus tard, rien n’a changé…

C’est même devenu un problème récurrent, il y a eu tellement de tueries dans les écoles depuis Elephant. Mais savez-vous que la chaîne HBO, qui a produit le film, ne veut même pas le diffuser sur sa plateforme de streaming ? On ne peut le voir nulle part ! Je suppose qu’il fait trop peur, même si c’est devenu notre réalité quotidienne.

Peut-on faire un parallèle avec La Corde au cou ?

Il y a de nombreux points communs entre ces deux films, qui s’inspirent d’histoires vraies. Tony Kiritsis ressemble aux deux garçons d’Elephant qui tirent sur leurs camarades dans leur école. Ce sont des marginaux, qui se sentent exclus du système et réagissent par des actions et des concepts violents. Stylistiquement aussi, les deux se concentrent uniquement sur le moment crucial, laissant de côté ce qui précède et suit l’événement.

La Corde au cou a été tourné en seulement dix-neuf jours. L’économie du cinéma rend-elle plus difficile de faire des films indépendants aujourd’hui ?

Pour moi, non. J’ai toujours su travailler avec les moyens qu’on me donnait. Bien sûr, il faut faire certains sacrifices, comme refuser d’avoir sa propre loge ou se passer de certains équipements dont on n’a pas réellement besoin, mais je suis habitué à sacrifier beaucoup de choses pour faire un film. Tant que vous avez une histoire et une caméra, vous pouvez y arriver.

Quel regard portez-vous sur le cinéma queer d’aujourd’hui, vous qui en êtes désormais l’une des légendes ?

La culture queer s’est beaucoup diversifiée, avec plein de programmes, comme RuPaul’s Drag Race. Beaucoup d’histoires, même écrites par des personnes non queers, s’emparent du sujet. Regardez le phénomène Heated Rivalry : le succès de cette série change la donne pour beaucoup de cinéastes et de producteurs de télévision. C’est une idée assez basique, mais qui a conquis son public, ce qui a surpris tout le monde, notamment les producteurs gays ou queers. Beaucoup auraient pu le faire bien avant, mais ils ne l’ont pas tenté.

Et vous, vous avez aimé Heated Rivalry ? Ou certains films récents ?

Je l’ai commencée avant que le grand public ne s’en empare, donc sans être influencé par le phénomène. J’ai regardé trois épisodes et puis, j’ai arrêté. C’était simple, très charnel et excitant, mais je n’ai pas ressenti le besoin de continuer. Quand le buzz a commencé, j’ai décidé de la reprendre. Certains de mes amis proches la regardaient en boucle, donc je me disais que j’étais peut-être passé à côté de quelque chose ! Et de fait, la progression de l’histoire est intéressante, les scènes de sexe, parfaitement chorégraphiées, sont une révolution en soi. En termes de représentation queer, Heated Rivalry doit servir de référence. Récemment, j’ai aussi beaucoup aimé Pillion, de Harry Lighton. Voilà un autre film qui change la donne.

Trente-cinq ans après sa sortie, My Own Private Idaho séduit de nouvelles générations de cinéphiles, queers ou non. Cela vous étonne ?

J’en suis très heureux ! Vous savez, c’est le seul film que j’aie écrit tout seul de A à Z. Dans les années 1980, avant mon premier film, j’écrivais des scénarios. Il me fallait un mois pour écrire chacun d’entre eux. Après Drugstore Cowboy, je suis revenu dessus et j’ai décidé d’utiliser trois projets qui abordaient le même sujet avec les mêmes personnages – deux scénarios et une nouvelle –, pour les fusionner et créer My Own Private Idaho. C’était presque expérimental, car je ne suivais pas de concept dramatique ni de règles. Je ne connaissais pas les règles, d’ailleurs. Alors, j’ai inventé les miennes.

Vous parliez de révolution à propos de Heated Rivalry, mais My Own Private Idaho en était une aussi…

Ce qui était révolutionnaire, surtout, c’est que le film a pu sortir dans l’ensemble des États-Unis. My Own Private Idaho a été vu par des jeunes qui vivaient dans l’Alabama ou le Mississippi et qui ont pu sortir du placard grâce au film. Ce sont des témoignages qui me sont parvenus au fil des années, comme j’en ai reçu beaucoup sur Will Hunting, qui s’adresse à la même tranche d’âge. Je me sens chanceux.

Dans le magazine, notre rubrique "Rétrorétine" met en lumière des films queers méconnus. Quelle œuvre aimeriez-vous y partager ?

Taxi zum Klo, de Frank Ripploh (1981), l’histoire d’un instituteur gay dans le Berlin-Ouest des années 1980. C’était un film important pour moi quand j’étais un jeune réalisateur. Le cinéma de Derek Jarman est également fondamental. L’un de mes films préférés de lui reste The Last of England (1989), qui est difficile à trouver de nos jours.

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Crédit photo : Prod DB/Focus Features - Participant Media/TCD