Réalisé par William Wyler, ce classique du cinéma lesbien, tantôt méconnu ou sévèrement jugé, est l’un des premiers films hollywoodiens à conter une histoire d’amour saphique. À voir ou revoir sur Amazon Prime.
Nous sommes en 1961. Avec Diamants sur canapé, de Blake Edwards, Audrey Hepburn entérine son statut d’icône glamour. Mais ce film en a éclipsé un autre, sorti la même année, pour lequel l’actrice britannique est aussi à l’affiche : La Rumeur. Inspiré de faits réels survenus en Écosse en 1809, le récit, transposé à l’époque contemporaine, suit deux amies à la tête d’un pensionnat pour jeunes filles. Leur quotidien vole en éclats lorsqu’une élève ayant surpris un geste d’affection entre les deux directrices répand la rumeur d’une liaison lesbienne… Sans la mentionner explicitement (la délatrice chuchote son accusation dans une oreille, sans qu’on l’entende), le film aborde donc l’homosexualité féminine, contournant la censure morale qui sévit encore à Hollywood.
À l’origine du film : une pièce de théâtre, publiée en 1934 par Lillian Hellman. Représentée à Broadway, la pièce remporte un franc succès en dépit de son sujet. Au cinéma, c’est une autre histoire. William Wyler, réalisateur, notamment, des Hauts de Hurlevent, en tire une première adaptation en 1936, Ils étaient trois, où il se voit contraint d’effacer l’homosexualité. Ce n’est qu’après le triomphe de son cryptogay Ben‑Hur, en 1959, que le cinéaste revient à la charge. Vingt-cinq ans se sont écoulés, et le "code Hays", qui régit depuis les années 1930 ce qu’il est acceptable ou non de montrer au cinéma aux États-Unis, desserre peu à peu ses griffes, rendant possible la réintroduction de l’intrigue lesbienne, sans non plus le crier sur tous les toits. "Le sujet n’était même pas évoqué lors de nos répétitions. N’est-ce pas incroyable ?" révélera Shirley MacLaine, choisie pour donner la réplique à Audrey Hepburn, dans The Celluloid Closet (1995), un documentaire sur l’homosexualité à Hollywood.
Sur le tournage, beaucoup d’enfants figurant·es quittent la production lorsque leurs parents découvrent le scénario du film. Sous la pression, William Wyler coupe plusieurs scènes impliquant des contacts physiques entre les deux héroïnes. Le caractère lesbien de l’histoire ne fait toutefois pas de doute, comme en témoigne la scène de coming out dans laquelle Martha déclare enfin son amour à Karen : "Je t’ai aimée comme ils le disent."
À sa sortie, La Rumeur ne suscite pas de scandale. Mais au fil des années, sa vision doloriste de l’homosexualité (Martha se pend) en fait un exemple type du trope "bury your gays" ("enterrez vos gays"), consistant à réserver systématiquement, dans les scénarios, un sort tragique aux personnages LGBTQI+. De fait, le film comme la pièce de théâtre ont ici dramatisé l’histoire vraie originelle, qui ne s’est pas terminée par un suicide.
"Nous avons peut-être été précurseurs, mais nous n’avons pas fait honneur à cette histoire", analysera Shirley MacLaine, faisant valoir que dans les années 1990, l’héroïne "se battrait pour s’affirmer !". Soixante-cinq ans après sa sortie, La Rumeur permet de constater l’étendue du chemin parcouru.
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