Abo

interviewMåneskin : "Utiliser ses privilèges pour faire avancer les choses, c’est normal"

Par Tessa Lanney le 05/04/2023
Le groupe italien Maneskin sort "Rush !", son nouvel album

[Entretien à lire dans le magazine têtu· du printemps] Avec son nouvel album, Rush!, le groupe de rock italien Måneskin, vainqueur de l’Eurovision en 2021, refuse de se cantonner à un seul genre et laisse libre cours à l’inventivité de ses quatre membres. En France, leur tournée les a déjà menés à Paris, avant une nouvelle date au Zenith de Nancy le 6 septembre. Rencontre avec Damiano, Victoria, Ethan et Thomas.

Des ballades sirupeuses, mais aussi du punk, du pop-rock, en anglais ou en italien… le nouvel album de Måneskin, Rush!, plus éclectique que jamais, explore les particularités de chacun de ses membres. Une première pour le quatuor vainqueur de l’Eurovision 2021, qui prend le contre-pied de son processus créatif habituel. “Avant, il y avait une sorte de fil rouge entre nos morceaux, nous confie Damiano, le chanteur. Mais cette fois on s’est dit qu’il était temps d’embrasser pleinement nos différents vécus, nos différentes influences et individualités. C’est probablement pourquoi la patte des uns et des autres peut apparaître plus forte sur certains titres.” Comme Ethan, le batteur, vous serez peut-être plus sensible à “Kool Kids”, à moins que vous ne partagiez le coup de cœur de la bassiste, Victoria, pour l’esprit subversif et provoc de “Bla Bla Bla”, dont l’intensité monte crescendo. Les cœurs d’artichaut – à l’image de Damiano – craqueront à coup sûr pour “If Not For You”, quand “Il Dono della Vita”, la chanson favorite du guitariste, Thomas, ravira les plus italophiles d’entre vous. Malgré cela, Måneskin n’a pas vocation à plaire à tout le monde. Comme le résume le morceau “Gossip”, les membres du groupe, pour qui l’important n’est pas de “paraître cool”, souhaitent avant tout rester fidèles à leurs convictions et à leurs engagements, notamment en faveur de la communauté LGBTQI+.

À lire aussi : Découvrez le sommaire du têtu· du printemps

Ce nouvel album assume son côté rock. Le rock, c’est toujours queer  ?

Damiano : En tout cas on est la preuve vivante qu’on peut s’en inspirer sans correspondre aux stéréotypes qui lui collent à la peau.

Victoria : Le rock a toujours été fluide, un terrain d’exploration, de découverte de soi, quel que soit le genre ou la sexualité des interprètes. Ce serait une erreur d’associer ce genre musical, cet esprit, à quelque chose de purement masculin, de réservé aux bonshommes. D’ailleurs, de nombreuses icônes rock ouvertement gays ont développé leur propre esthétique.

Thomas : C’est depuis toujours un espace d’expression pour les marges. Le rock est synonyme de liberté, qu’il s’agisse de musique ou de look.

"On devrait tous évoluer dans un environnement propice à la découverte de soi, à la construction de notre personnalité."

Damiano

Quel est votre rapport avec les codes de la féminité et de la masculinité  ?

Damiano : Les étiquettes ne profitent à personne. Au lieu d’adopter une attitude stéréotypée, on devrait apprendre à embrasser notre complexité, nos multiples facettes, et à combiner nos identités. Je trouve ça dommage de se limiter à une seule d’entre elles. En général, ce sont les autres qui nous imposent une catégorie plutôt qu’une autre, alors pourquoi tout faire pour correspondre à leurs attentes ? On devrait tous évoluer dans un environnement propice à la découverte de soi, à la construction de notre personnalité. Ça passe par avoir la possibilité de tourner le dos à ce qu’on nous a enseigné, à ce qui, après réflexion, ne nous correspond pas, et à avancer sans se soucier d’être validé par l’extérieur.

Victoria : Cette façon qu’a notre société de nous ranger dans une case, de nous contraindre à agir de telle ou telle manière, c’est vraiment le pire carcan dans lequel évoluer. Quand j’ai commencé à jouer de la guitare électrique, à faire du skate, on me répétait sans cesse que ce n’était pas pour les filles. En fait, je rejetais depuis toujours tout ce qui touchait à la féminité, qui était pour moi synonyme de faiblesse. Mais cette perception biaisée m’empêchait d’être complètement moi-même. On devrait pouvoir grandir en étant libre d’expérimenter, de trouver ce qu’on aime sans que ce soit étiqueté “pour fille” ou “pour garçon”. C’est néfaste pour tout le monde, en plus d’être totalement stupide.

"Dites-moi ce que je dois faire, j’y puiserai la force de faire l’inverse."

Victoria

As-tu le sentiment que c’est plus facile aujourd’hui pour une femme de se faire une place dans le rock  ?

Victoria : En fait, ce n’est jamais facile pour une femme de faire ce qu’elle veut si son activité n’est pas considérée comme féminine. Quel que soit le domaine, tout le monde se croit légitime pour donner son opinion non sollicitée sur ton corps, tes vêtements, etc. On commente tes moindres faits et gestes. On se permet de te juger, partant du principe que tu es moins talentueuse qu’un homme. C’est injuste, et ça l’a toujours été. Mais vous savez quoi ? Je me fiche des commentaires. Fuck it, je fais ce que je veux. Alors dites-moi ce que je dois faire, j’y puiserai la force de faire l’inverse.

Maneskin,rock,groupe,rush !,Måneskin,groupe maneskin,musique,maneskin rush,ma,gossip,the loneliest,baby said,interview maneskin,maneskin tetu,maneskin france,damiano,victoria,ethan,thomas

En juin 2022, Damiano et Thomas se sont embrassés sur la scène du Polsat SuperHit Festiwal, en Pologne. C’était important, pour vous, de faire cette action dans un État LGBTphobe  ?

Damiano : On n'en a pas débattu longtemps. On avait l’opportunité d’envoyer un message fort, et qui plus est de le faire sans risque. Utiliser ses privilèges pour aider les gens, pour faire avancer les choses, c’est tout à fait normal.

Victoria : En comparaison avec l’Italie, qui n’est vraiment pas un modèle, la situation des personnes LGBTQI+ en Pologne est désastreuse. Celles que l’on a rencontrées là-bas nous ont fait part de leur expérience quotidienne de l’homophobie. On s’est sentis en colère, mais surtout très impuissants. Alors on a juste voulu faire quelque chose pour leur montrer notre soutien, leur faire un signe.

En plus l’événement était diffusé sur la télévision nationale polonaise  !

Victoria : On est aussi là pour défendre les causes auxquelles on croit. Et parler de la communauté LGBTQI+ est une évidence. Il est important que des artistes queers prennent la parole, montrent qu’il est possible d’être soi-même et offrent un espace safe à leurs fans. La musique peut aider les gens à accepter qui ils sont. Par exemple, un enfant de 7 ans nous a dit qu’il avait osé mettre du vernis à ongles parce que les garçons du groupe en portaient. Quand tu n’as aucune représentation, que tu n’as personne à admirer, aucun modèle, c’est difficile de trouver la force.

Ethan : C'est aussi quelque chose de primordial si l’on veut renverser l’hétéronormativité. C’est un processus long, mais j’ai le sentiment qu’on avance dans le bon sens, qu’un changement s’amorce. Je suis vraiment optimiste à ce sujet.

"Pas mal de crétins nous reprochent nos positions, nos identités, la nudité de nos clips ou encore le fait de prôner une certaine liberté sexuelle."

Damiano

Dans “La Fine”, vous dites : “Si tout le monde vous aime, sachez que ce n’est pas le début de quelque chose, c’est la fin.” Et vous, tout le monde vous aime  ?

Damiano : Pas mal de crétins nous reprochent nos positions, nos engagements, nos identités ou même notre esthétique, la nudité de nos clips ou encore le fait de prôner une certaine liberté sexuelle. Ces remarques proviennent surtout des générations qui nous précèdent, plus conservatrices et plus catholiques. L’important, pour nous, c’est avant tout d’être créatifs. Si ça plaît, tant mieux, mais ce n’est pas notre objectif premier.

Les artistes doivent-ils s’engager, militer pour ce qui leur paraît juste ?

Damiano : Personne ne devrait vivre avec des œillères et prétendre que rien ne se passe autour de lui. Il ne faut pas perdre contact avec la réalité, ni se complaire à vivre dans une bulle. Ce qui nous semble important, c’est d’ouvrir le débat, d’enclencher une discussion.

Victoria : Un tas de gens célèbres se sentent obligés de se prononcer en permanence sur les sujets brûlants du moment afin de passer pour bienveillants et empathiques. Ils devraient surtout intervenir parce qu’ils sont personnellement touchés, qu’ils ont quelque chose à apporter au débat. Au lieu de ça, leur manque de sincérité saute aux yeux. S’approprier les causes des autres sans rien avoir d’intelligent ou de plus à dire, c’est terriblement hypocrite.

À lire aussi : "Dans cet album, je suis totalement nu" : rencontre avec Nicolas Maury, néo-chanteur inspiré

À lire aussi : "Évidemment" : La Zarra présente un nouveau "oui oui baguette" à l'Eurovision

Crédit photo : Tommaso Ottomano