théâtreAnna Mouglalis pour "La Chair est triste" d'Ovidie : "La colère peut être un moteur"

Par Franck Finance-Madureira le 25/09/2025
Anna Mouglalis joue au théâtre de l'Atelier, à Paris, "La Chair est triste hélas", une adaptation du texte d'Ovidie.

Jusqu'au 25 octobre, Anna Mouglalis joue au théâtre de l'Atelier, à Paris, La Chair est triste hélas, une adaptation du texte d'Ovidie qui signe également la mise en scène de ce seul-en-scène puissant. La comédienne partage sa vision de ce texte qui raconte la façon dont l'autrice a "quitté" la sexualité hétéro, son expérience de la domination masculine et ses engagements féministes.

  • Etais-tu familière du travail d'Ovidie avant de te lancer dans cette adaptation théâtrale de La Chair est triste hélas ? 

Anna Mouglalis : J'avais déjà vu les documentaires d'Ovidie, et je suivais de très près tout ce qu'elle faisait. Concernant ce texte, je l'ai eu dans les mains le jour ou le lendemain de sa parution, c'est mon compagnon qui l'a lu et qui me l'a immédiatement offert. Il y a un souffle dans l'expression de cette colère en réponse à la misogynie institutionnalisée. Je trouvais que c'était très fort, avec cet humour, cet esprit vif qui, justement, ne sont pas anéantis par la colère.

  • Ovidie dit qu'elle est aussi venue chercher ton côté militant…

Je pense que de toute façon, pour décider de partager ce texte, cette pensée, ces mots, il faut avoir une nécessité de le faire. Il ne s'agit pas d'incarner un personnage. C'est un texte où je n'incarne pas Ovidie sur scène, même si ce sont ses mots. C'est un texte qui me permet de m'incarner.

  • Cela signifie que tu en endosses tout ?

On n'a pas exactement les mêmes parcours, pour autant il y a plus de choses qui nous rassemblent que de choses qui nous séparent. Il y a l'expérience d'être une femme dans le système politique hétérosexuel.

  • Dans la salle, le spectacle provoque de nombreux rires, comment l’expliques-tu ? 

Tout le monde, de 15 ans à 75 ans, se retrouve dans les rencontres que j'ai faites avec le public sur cette domination, ces injonctions, l'argent que ça coûte, la douleur physique. Dans le milieu dans lequel je travaille, c'est vrai que c'est complètement délirant : les grands rôles féminins sont presque systématiquement des rôles de femmes qui s'en prennent plein la gueule, il y a systématiquement des viols, de la réification du corps, des personnages de prostituées ou de mères courage… Phèdre, Mademoiselle Julie, Emma Bovary, elles meurent toutes à la fin ! En tant que comédienne, il faut s'interroger parce que moi, je ne suis pas masochiste. En jouant ces rôles, finalement, on ne fait que reproduire les injonctions patriarcales. L'humour, c'est une façon d'inclure. Parce que d'un coup, ça vient faire écho à nos expériences communes. C'est un seul-en-scène mais le public est vraiment un partenaire. Et chaque soir, les expériences sont très différentes, le rire jaillit de façon surprenante, on sent des sourires, une écoute, certaines fois un peu sidérée. 

  • La pièce rend palpable des notions plutôt théoriques, c'est ce qui t'a parlé ? 

Oui, c'est pour ça que le texte d'Ovidie n'est jamais surplombant. C'est son expérience personnelle, et on ne peut pas remettre en cause le vécu d'une personne donc il est à cet endroit-là quasiment inattaquable. Ce qu'elle fait à partir de là, c'est remettre en cause le patriarcat et le capitalisme qui créent cette domination masculine. La beauté du texte, c'est qu'il est d’une grande générosité. Le dénominateur commun à cette domination, c'est le désir de l'homme. Et le corps des femmes doit correspondre à des critères établis. Quand j’ai débuté en tant que mannequin, on m'a immédiatement proposé de passer à la chirurgie esthétique pour reboucher une cicatrice de varicelle que j'ai sur le visage, et on m'a demandé de me faire réaligner les dents. Ensuite, quand je suis entrée au Conservatoire, on m'a proposé d'opérer mes cordes vocales pour que je puisse avoir une voix qui corresponde à mon physique puis, lors de mes débuts au cinéma, on m'a suggéré de mettre des prothèses mammaires pour être une vraie femme avec des seins… J'ai grandi avec une colère qui ne m'a pas asphyxiée, parce que la colère peut être un extraordinaire moteur. Ce n'est pas comme la haine.

  • Dans le texte il est question de la sortie de la sexualité hétérosexuelle, mais les sexualités homosexuelles ne sont pas exemptes de rapports de pouvoir ou de domination

À partir du moment où les couples homosexuels vivent aussi dans une société patriarcale, les problèmes sont exactement les mêmes, mais il y a plus de possibilités de déconstruction. Quand Monique Wittig écrit, dans La pensée straight, que les lesbiennes ne sont pas des femmes, c'est une façon de dire qu'elles ne cherchent pas à plaire aux hommes et à fonctionner dans le système d'oppression hétérosexuelle. 

Pour conclure, tu peux nous en dire un peu plus sur ton autre projet en cours, le groupe Draga que tu formes avec Lucie Antunes, P.R2B, Théodora Delilez et Narumi Herisson ?

Ça fait partie de mes grandes joies nouvelles ! Et je dirais que ça a rendu possible le spectacle d'Ovidie tel qu'il est. Parce que normalement, je ne fais pas de stand-up et, en tant qu'actrice, il y a la plupart du temps le quatrième mur. Là, de se retrouver à nu, de plonger dans les yeux du public, c'est un vertige. Mais j'ai eu la chance de vivre avant ça les concerts avec Draga, et c'est une expérience géniale. Tout est né autour de Brigitte Fontaine au Printemps de Bourges, où j’ai rencontré Lucie Antunes qui faisait les arrangements ainsi que P.R2B. On s'était ensuite recroisées sur Sorcières, de Mona Cholet. À leur demande, lors d'une nuit sauvage à la Philharmonie de Paris, j'avais fait un montage des Guérillères de Monique Wittig, qu'on nous a proposé de jouer à nouveau au Printemps de Bourges. Et puis on a décidé de faire un album et de monter un groupe, un collectif pour porter ces mots de Monique Wittig. Ça nous engage toutes et ça demande de se décoloniser dans sa façon de ne plus être dans les représentations classiques. Je me verrais bien avec Draga jusqu'à mes 80 balais pour porter ce texte ! Ce dont je me rends compte, c'est que j'ai la chance de travailler aujourd'hui sur des projets et des réalisations artistiques avec des femmes.

>> La Chair est triste hélas, au théâtre de l'Atelier jusqu'au 25 octobre du mardi au samedi à 21h. Relâches les 26, 27, 28 septembre et 14 octobre – Dimanche 5 octobre à 17h

>> Draga en concert : le 26.09 à Toulouse, le 27.09 à Bordeaux, le 8.11 à Nantes, le 9.11 à Saint-Brieuc, le 20.11 à Annecy…

Crédit image d'illustration : Youtube @letheatredelatelier

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