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reportageIstanbul, un refuge queer devenu clandestin

Par Thomas Guichard le 14/10/2025
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[Reportage sur place à lire dans le magazine têtu· l'automne, ou sur abonnement] Dans son film Crossing Istanbul, sorti en 2024, le réalisateur Levan Akin montrait la mégapole turque comme un refuge pour les personnes LGBTQI+ de la région. Dans la réalité, après vingt ans de régime Erdogan, elles sont beaucoup à avoir choisi l’exil, ou bien sont retournées à la clandestinité.

Photographie : Su Cassiano pour têtu·

"Peut-être est-elle partie ailleurs ?" À elle seule, cette réplique de Crossing Istanbul (2024) résume bien ce qu’est devenue la vie des queers dans la mégapole turque. Dans ce long-métrage du réalisateur suédo-­géorgien Levan Akin, Lia, retraitée, recherche sa nièce ­transgenre qui a disparu. "Elle peut être n’importe où", lui répond encore une avocate, tandis que la vieille dame plonge, de salons de thé en maisons de passe, dans la vie queer de la ville, qui fut longtemps un refuge pour beaucoup de personnes LGBTQI+ de la région.

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Crossing Istanbul est emblématique à double titre. D’une part, parce qu’aucun film grand public, qui plus est destiné aux festivals européens, ne s’était penché avec autant d’intérêt sur la communauté queer historique d’Istanbul ; d’autre part, parce que son casting est largement composé de personnes concernées, directement impliquées dans ce qui reste de la vie LGBT locale. Deniz Dumanli, qui y joue le rôle d’une avocate trans qui aide Lia dans sa quête, témoigne : "J’ai la chance de vivre encore avec ma famille, mais c’est une bulle, la plupart n’ont pas cette chance. Sur le tournage, j’ai rencontré d’autres femmes trans qui venaient des quatre coins du Moyen-Orient et qui expliquaient leur parcours difficile ; c’était très fort."

Bien que joyeuse et optimiste, la tonalité générale du film laisse transparaître une amertume bien réelle dans la vraie vie. De fait, les nouvelles ne sont pas bonnes sur le front des droits humains en Turquie, en particulier ceux des personnes LGBTQI+ : à la tête du pays, l’islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan n’a de cesse que de durcir la LGBTphobie d’État. Malgré tout, dans les interviews qu’il a données pour la promotion de son film, Levan Akin a toujours insisté sur son désir de montrer la vie stambouliote sous un prisme autre que l’éternelle morosité avec laquelle est toujours abordée la question des personnes LGBTQI+ en Turquie.

Un pouvoir plus LGBTphobe que jamais

Pour ce faire, le réalisateur s’est notamment appuyé sur Metin Akdemir, réalisateur de Scenes I Imagine (2020) et devenu l’un de ses rôles secondaires. Stambouliote de 41 ans, ce dernier avait contacté Levan Akin "sur les réseaux sociaux, comme une groupie" après le visionnage du film précédent du Suédois, Et puis nous danserons (2019). Une relation de confiance s’est nouée, et le premier fut chargé de faire visiter Istanbul au second. Son ami Bulut Sezer, acteur trans et par ailleurs agent d’autres interprètes, s’est logiquement occupé du casting. "Tous nos amis sont venus ; c’est comme si l’on pouvait toucher la communauté dans ce film", commente Metin Akdemir, accoudé à la table de l’Urban Café, dans Beyoglu, sur la rive européenne d’Istanbul, l’un des derniers ­établissements ouvertement en faveur des LGBT.

Sans être formellement interdite, comme c’est le cas dans de nombreux pays musulmans, l’homosexualité reste un tabou en Turquie, alors même que les personnes queers ont toujours été présentes à Istanbul, y compris sous l’Empire ottoman. En 2003, la Turquie a même été le premier pays à majorité musulmane à accueillir une Pride. Arrivé au pouvoir la même année, l’AKP, le parti d’Erdogan, l’a ensuite interdite à partir de 2015. Après une phase d’accalmie liée à la volonté de la Turquie de rejoindre l’Union européenne, les attaques du camp Erdogan se sont multipliées, faisant reculer le pays de dix places au classement de l’Ilga depuis 2013. Et 2025 a été décrétée "année de la famille" par le pouvoir, qui brandit les "valeurs traditionnelles" pour harceler les militants LGBT+. Un projet de loi a été déposé pour sanctuariser le passage suivant du code pénal turc : "[Toute] personne qui encourage, loue ou promeut publiquement des attitudes et des comportements contraires au sexe biologique à la naissance et à la moralité publique sera condamnée à une peine d’emprisonnement de un à trois ans."

Cette dégradation continue a un effet sur la vie de tous les jours, même si la communauté queer stambouliote n’est pas novice dans l’art de la dissimulation. On y parle ainsi le lubunca, un cryptolecte du XVIIIe siècle, utilisé d’abord par les travailleuses du sexe trans. Ce jargon codé, incompréhensible du commun des mortels (comme le polari au Royaume-Uni), apparaît d’ailleurs dans Crossing Istanbul. Au pays d’Erdogan, la vie queer recommence à s’organiser clandestinement, sur les réseaux sociaux ou dans l’anonymat d’un lieu privé. "Tout le monde se retrouve chez soi désormais, se désole Metin Akdemir. Avant, nous étions tout le temps dehors."

Des irréductibles trans qui tiennent bon

Cette année encore, le parcours de la Pride, non officielle puisque interdite, a été annoncé à la dernière minute pour limiter les risques d’arrestations (une cinquantaine ont été dénombrées). Le 22 juin, une Pride trans a réuni une quarantaine de personnes dans un quartier-dortoir, afin d’éviter la police qui quadrille le centre-ville des deux rives d’Istanbul. Cela n’a pas empêché que plusieurs militant·es soient embarqué·es par des voitures banalisées. Difficile, dans ces conditions, d’imaginer qu’avant ­l’interdiction de la Pride ses cortèges s’étendaient sur des kilomètres.

C’est une guerre culturelle tenace à laquelle se livre le régime. Harcelés par les autorités, contraints par la pression immobilière et l’hyperinflation dont souffre la Turquie depuis 2018, la plupart des lieux affichant un drapeau arc-en-ciel ont désormais fermé leurs portes. Sur la rive européenne, on se donne toujours volontiers rendez-vous au Ziba, qui se revendique dernier bar queer de la ville, avant de monter sur la terrasse du club Sahika, tous deux dans Beyoglu, le cœur touristique de la ville. Si d’autres lieux friendly ont ouvert au fil des années, l’ambiance n’est plus la même. Le Mecra, bar-club de la rive asiatique, a ainsi dû arrêter en mars ses célèbres drag-shows organisés à l’étage et qui étaient toujours pleins à craquer. Les propriétaires vivaient depuis longtemps dans la crainte de descentes de police et d’amendes astronomiques. Pour compenser cette perte sèche, le groupe de drag queens habitué des lieux a été contraint de lancer ses propres événements, dans des lieux chaque fois différents pour échapper aux rafles.

Les plus affectées restent les travailleuses du sexe, dont les rues ont été détruites pour de nouvelles constructions. Sur la rive européenne, il ne reste guère que la rue Bayram Sokak, où se déroule une bonne partie de Crossing Istanbul. Les évictions successives ont poussé la plupart des filles vers des quartiers périphériques, comme Atasehir, à une heure du centre, sur la rive asiatique.

À force, les départs se sont multipliés au sein de la communauté LGBT stambouliote. Les exils vers le Royaume-Uni d’Akis Ka, transformiste incontournable, et de Qubra Uzun, autre artiste renommé, ont été vécus comme d’immenses pertes. "Je vois passer tous les jours sur Instagram des messages appelant à financer la réinstallation en Europe de tel ou telle de mes potes", soupire Metin Akdemir. Pour celles et ceux qui restent domine le sentiment que la parenthèse d’ouverture est bien fermée en Turquie, et d’un incommensurable gâchis.

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