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interview"Je n'ai de leçon à donner à personne" : Fatima Daas, notre personnalité de l'année

Par Tessa Lanney le 11/12/2025
Fatima Daas est l'autrice de "La Petite Dernière".

[Interview à retrouver dans le magazine têtu· de l'hiver, en vente chez votre marchand de journaux ou sur abonnement.] Notre personnalité de l’année 2025 a le même âge que têtu·, c’est-à-dire seulement 30 ans. Et pourtant, cinq ans après son entrée fracassante en littérature, Fatima Daas influence déjà largement au-delà de son lectorat, avec une adaptation au cinéma de son premier roman, La Petite Dernière, qui a fait sensation au Festival de Cannes.

Photographie : Marguerite Bornhauser pour têtu·

"Je m’appelle Fatima." Ce leitmotiv du premier roman de Fatima Daas, La Petite Dernière, en a fait du chemin depuis sa parution en 2020. Adapté au cinéma par Hafsia Herzi, le film a valu à son actrice principale, Nadia Melliti, le prix d’interprétation féminine au dernier Festival de Cannes. Et ce, avec le récit rarement montré d’une jeune lesbienne tiraillée entre son identité sexuelle et sa foi musulmane. Dans son deuxième roman, Jouer le jeu, sorti cet été, l’écrivaine interroge, à travers le parcours d’une bonne élève d’un lycée en réseau d’éducation prioritaire, les promesses de la méritocratie. Notre personnalité de l’année 2025 a des choses à dire, et a installé dans le paysage littéraire une voix queer singulière.

  • Ton premier roman d’inspiration autobiographique, La Petite Dernière, connaît une deuxième vie avec son adaptation au cinéma par Hafsia Herzi. Ça fait quoi de se voir représentée à l’écran ?

Fatima Daas : Au départ, j’étais très détachée du projet d’Hafsia. Je ne voulais pas m’immiscer, et j’étais consciente que ça allait être tout autre chose que mon livre, une œuvre indépendante. J’étais très à l’aise avec cette idée. Quand j’ai vu les rushs de l’audition de Nadia Melliti, c’était perturbant, parce qu’elle avait quelque chose de très similaire au personnage. Ses silences, sa manière d’observer les gens, de les regarder, de se taire dès qu’elle est entourée, tout concordait ! Ce n’est pas moi pour autant, mais c’est troublant de voir prendre vie ce personnage que j’ai écrit, et qui lui-même était moi sans être totalement moi. La boucle était bouclée.

  • Tu avais accepté l’idée que le film serait différent du roman. Es-tu restée tout aussi détachée du résultat ?

L’histoire du roman est dense, et le cinéma, c’est court. Il s’agissait donc de faire des choix, de décider quelle tranche de vie montrer ou non. J’ai vécu l’impasse qui a été faite sur les voyages en Algérie comme un petit deuil, mais le plus important est que ça tienne la route politiquement. Pour cela, j’avais totalement confiance en Hafsia. Elle est, comme moi, une enfant d’immigrés qui a un point de vue postcolonial. Nous entretenons des rapports similaires à la famille, à l’islam, aux quartiers populaires. Donc je savais que l’adaptation ne trahirait pas l’œuvre originale.

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  • Le sujet du récit touche des thématiques inflammables dans le débat politique actuel. Comment as-tu géré cela ?

Je pensais naïvement qu’on mettrait en avant la qualité littéraire de mon travail, mais j’ai souvent été invitée pour de mauvaises raisons. On a cherché à me faire entrer dans une case, à placer un discours dans ma bouche. Par exemple, on attendait de moi que je dise que ma famille m’avait mise à la porte ou que j’avais dû mettre l’islam de côté… Mais ce n’est pas mon histoire. Et je ne suis pas théologienne. Je n’ai de leçon à donner à personne, et je ne suis pas là pour répondre à des controverses sur la religion. On m’enjoint de me libérer, mais cela reste une vision qui suit un continuum colonial. Les gens ont toujours du mal à accepter qu’on puisse entrer dans plusieurs cases qui se frottent et s’entremêlent, parfois se contredisent.

  • Après ce premier succès, t’a-t-on traitée comme quelqu’un qui avait "joué le jeu" pour réussir, soit l’interrogation qui traverse ton deuxième roman ?

En quelque sorte. Quand quelqu’un comme moi sort d’un master de création littéraire [de l’université Paris 8, ndlr.], on veut l’entendre remercier "l’école de la République" de l’avoir sauvée. On veut l’entendre servir ce discours, sauf que je n’ai pas d’anecdote "magique". Personne ne m’a repérée pour me dire "écris !" Dans Jouer le jeu, je voulais rétablir ce qu’est véritablement l’école : un espace conflictuel pour les ados, loin du récit lisse et simpliste du "j’ai-de-bons-résultats-donc-je-réussis".

  • Dans Jouer le jeu, tu délaisses le “je” de La Petite Dernière. Ce nouveau livre est moins inspiré de ta vie ?

J’ai disséminé dans chacun des personnages des touches de qui j’ai pu être, de ce que j’ai pu ressentir à certains moments de ma vie. Pour Kayden, c’est assez évident : la difficulté de s’exprimer, un rapport contrarié à la parole et le besoin d’un rapport physique à l’écriture pour s’ancrer dans la réalité. Elle traverse aussi les questionnements sur la sexualité que j’ai pu avoir à cet âge. Je me reconnais aussi beaucoup dans Djenna, chez qui l’on retrouve une colère qui bouillonnait en moi à l’adolescence, cette période où l’on se sent incomprise et où l’on a beau expliquer ce qui se joue en nous, c’est toujours comme si on parlait dans le vide. Chez Samy, je pense que ce serait le côté romantique, il tombe amoureux tous les quatre matins… Cela me renvoie à des périodes où je ne pouvais pas accepter d’être aimée et où je préférais me tourner vers quelqu’un qui n’était pas bon pour moi.

  • Dans ce roman, tu égratignes l’idée de méritocratie dans le système scolaire. Tu ne crois pas que "quand on veut, on peut" ?

Tout un système nous pousse à y croire. C’est d’autant plus vrai qu’à l’adolescence on a envie de se rassurer, de se dire que la volonté suffit pour réussir. Et on est particulièrement sensible à ce type de promesse quand on vient d’un quartier populaire, parce qu’on veut s’en sortir et qu’il est tentant de croire qu’on a été choisi. Mais très vite, ce jeu s’avère être un piège. On te fait croire que tu vas être reconnue pour ton travail, mais en réalité on te rappelle que tu en es là parce qu’"ils" t’ont choisie. Et on attend alors de toi que tu sois reconnaissante pour la main tendue. Le système veut que tu restes docile.

  • Comment faire, alors, si les dés sont pipés ? On renonce à la réussite sociale pour ne pas se trahir ?

Je n’ai pas de réponse définitive à ce dilemme. La place du collectif est une première piste. La bande de potes formée par ces ados est solide, elle n’est pas ­seulement la somme de personnalités "vénères". Chaque personnalité apporte son lot d’outils politiques pour faire émerger des prises de conscience. Ils sont vigilants, veillent les uns sur les autres. Il s’agit de dire : "Il se passe des choses qui ne sont pas normales. Tu vas finir par le voir. Je ne veux pas que tu tombes." C’est une manifestation de l’amour des pairs. Le livre, c’est ça : une bande d’amis où il ne se passe "rien d’extraordinaire", mais où règne une tendresse qui donne à l’humanité ses lettres de noblesse. Une des clés, c’est de retourner aux sources pour s’imposer comme on est, continuer à parler comme on parle, aimer ce que d’autres jugent nul. S’autoriser, en somme, l’estime de soi.

  • Et toi, comment as-tu arrêté de jouer le rôle de l’élève modèle ?

L’école, ça marchait pour moi parce que je réussissais dans les matières que j’aimais, mais ce n’était pas un sans-faute. J’avais de bons résultats, mais j’ai eu plein de problèmes avec l’institution scolaire. J’ai été virée plusieurs fois. J’ai aussi testé des programmes soi-­disant faits pour moi, comme une prépa littéraire où je suis restée un mois, avant de repartir direct en fac de lettres. Parfois, il faut tenter pour avoir le déclic qui te fait prendre la fuite. Moi, j’ai grandi à Clichy-sous-Bois avec des gens qui me ressemblaient. La prépa a été un choc social : la résistance a commencé là.

  • Qu’apportent au récit le désir lesbien et l’ambiguïté de la relation prof/élève ?

C’est central. Comment tomber amoureuse au sein d’un rapport de pouvoir ? Qu’est-ce que ça donne quand le premier objet de désir d’une ado est sa prof, une femme d’une autre classe ? Ce premier amour est très chargé et empêché. Il est tentant de tomber dans le trope de la belle histoire d’amour impossible qu’on nous sert dans les classiques du genre, comme Loving Annabelle, que j’ai découvert en écrivant ce livre. Mais si tu découvres l’amour à travers le prisme du pouvoir, ta définition de ce qu’est l’amour s’en trouve marquée. D’où l’importance du retour de Soraya, une camarade de primaire de Kayden, qui propose autre chose que l’injonction à "jouer le jeu". C’est la possibilité d’un amour d’égale à égale.

  • Est-ce que, du fait de la rareté de ton profil dans le monde littéraire, tu te sens investie d’une responsabilité accrue de représentation ?

Il y a une forme de devoir : quand ta parole est diffusée, il faut la porter jusqu’au bout. Je n’ai pas lâché La Petite Dernière dans la nature une fois que je l’avais écrit. Je savais que je devais en parler, l’accompagner. Mais quand je parlais du livre, je sentais bien qu’en tant que femme, lesbienne, racisée, musulmane, je devenais la porte-parole de toutes les femmes lesbiennes musulmanes, quand bien même nos parcours seraient tous différents. Mon opinion sur la question du "péché", par exemple, ne sera pas la même que beaucoup d’autres. Donc je décevrai forcément des attentes. Alors, je ne cherche pas à représenter tout le monde, même si j’ai conscience de la portée de mon engagement.

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