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portraitAmandine Gay : "Être adoptée m’a préparée à être bi"

Par Laure Dasinieres le 12/01/2026
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[Portrait à retrouver dans le magazine têtu· de l'hiver, disponible chez vos marchands de journaux ou livré chez vous sur abonnement.] Toujours partante pour explorer les liens qui nous libèrent, l’autrice et réalisatrice Amandine Gay s’est doublement illustrée en 2025 en signant l’essai Vivre, libre et la série documentaire Ballroom, danser pour exister.

Photographie : Laurence Revol pour têtu·

Le cul entre deux chaises… voilà un sentiment que connaît bien Amandine Gay. Née sous le secret en 1984, elle a été adoptée à l’âge de cinq mois par des parents blancs. "C’est une expérience singulière que d’être noire dans une famille et une communauté qui ne le sont pas, souligne-t-elle. Plus jeune, lorsque j’ai commencé à me rapprocher de personnes noires et maghrébines en jouant au basket, j’ai été traitée de 'bounty' parce que j’avais les codes sociaux et culturels du monde blanc." Ce qui ne l’empêche évidemment pas de faire, dès l’enfance, l’expérience du racisme. Cette liminarité – le fait d’habiter la frontière entre plusieurs identités –, elle l’éprouve également du fait de sa bisexualité dans un monde hétéronormé et monosexuel. "Je pense qu’il y a un parallèle à faire entre être une adoptée transraciale et être bi, avance-t-elle. Tu n’as ta place nulle part."

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Sa place, la jeune femme va la prendre en théorisant son vécu, ainsi qu’en donnant la parole à des personnes qui le partagent. Elle obtient d’abord un master de sciences politiques en 2007, puis une maîtrise en sociologie en 2018. Lorsqu’elle tente finalement de devenir comédienne, au début des années 2010, elle est confrontée à l’impasse des rôles stéréotypés. "Quand je proposais un personnage de lesbienne noire sommelière, on me disait que c’était trop anglo-saxon, que des filles comme ça, il n’en existait pas en France, rapporte-t-elle. Mais ce personnage, c’était une version de moi ! J’ai été manager de bar à vin, c’est moi que j’écris dans ce rôle." Face au constat d’une représentation lacunaire de femmes noires puissantes, elle écrit et réalise le documentaire Ouvrir la voix, sorti en 2017, dans lequel témoignent vingt-quatre femmes afrodescendantes aux parcours pluriels et qui traite notamment du poids des stéréotypes. "Les personnes noires souffrent de projections qui nous amènent à être présentées comme un tout homogène, développe-t-elle. La veine de mon travail est de faire émerger, à travers des récits de vie, des thématiques politiques qui me sont chères et d’essayer de dépasser des tabous, des impensés ou du prêt-à-penser."

Donner la parole aux adopté·es

Cette même "volonté de retourner le miroir, d’amener à voir les choses différemment" la pousse, en 2021, à réaliser Une histoire à soi, qui donne la parole à des personnes adoptées transraciales. Une réappropriation de la parole alors que, "pendant très longtemps, le point de vue a été focalisé sur toute la constellation de l’adoption : les candidats adoptants, les parents adoptants, les travailleurs sociaux, les psys, les agences d’adoption, mais pas sur les personnes adoptées". La même année, elle publie Une poupée en chocolat, son premier essai autobiographique, consacré à son vécu de femme noire adoptée par des parents blancs. Un travail d’exploration et de politisation de l’intime qu’elle prolonge, cette année, avec Vivre, libre – Exister au cœur de la suprématie blanche, dans lequel elle invite à une prise de conscience de l’oppression raciale et donne les clés d’un antiracisme actif, tout en poursuivant ses parallèles entre adoption transraciale, bisexualité et identité queer. "Être adoptée m’a, je pense, préparée à être bi", ­théorise-t-elle à 41 ans.

"'Le faire famille'" est un sujet qui m'obsède

Autre thématique transversale dans le travail d’Amandine Gay : le "faire famille" en dehors du cadre nucléaire et des seuls liens du sang. À ce sujet, dès Une poupée en chocolat, elle cite une figure clé de la ballroom, Hector Xtravaganza : "Le sang ne fait pas la famille." On la retrouve donc assez logiquement à la ­coécriture et à la réalisation de Ballroom, danser pour exister diffusé cet été sur France TV. Le documentaire en plusieurs épisodes suit des membres de la House Of Revlon, maison emblématique de la scène ballroom parisienne : les iconiques Vinii Revlon (prix de la représentation Grand public à la Cérémonie des têtu· 2025) et Keiona, ­respectivement "Father" et "Mother" de la maison, sa "Godmother" Giselle Palmer, ainsi que plusieurs de leurs ­"children". Une version voguing de la famille choisie, en somme. "J’essaie effectivement de faire en sorte que mes œuvres se répondent, reprend-elle. Ce 'faire famille' est l’un des sujets qui m’obsèdent; il a tellement de visages différents ! Il y a énormément de familles choisies, que ce soit dans la scène ballroom, dans le sport, dans les groupes de potes… Le 'un papa, une maman', cher à La Manif pour tous, c’est une construction sociale récente !"

En découle vite l’enjeu de la transmission, souvent contrarié quand on est queer ou adoptée transraciale, qui rappelle à Amandine Gay son expérience du sport collectif : "Les Houses sont des familles choisies autour de la compétition. Il ne s’agit pas uniquement d’un support émotionnel, mais aussi de se faire former et de performer. Je trouve cela intéressant, parce que c’est une autre forme de transmission. C’est quelque chose que j’ai aussi beaucoup aimé dans le sport quand j’ai joué avec des adultes : on ne m’a pas transmis que des techniques de jeu ; j’ai également trouvé différents modèles auxquels m’identifier et qui m’ont aidée à m’affirmer."

Vivre-ensemble

Là encore, Amandine Gay récuse l’idée d’une uniformité des trajectoires et les préjugés qui vont avec : "Je m’intéresse à montrer la société dans sa diversité et je voulais trouver le bon équilibre en évitant de perpétuer l’idée selon laquelle il y aurait davantage d’homophobie ou de transphobie chez les personnes noires." La liminarité, toujours, qui est illustrée dans cette scène, lors des Jeux olympiques de Paris 2024, où l’on voit que Vinii Revlon a bien deux familles, la biologique qui le soutient et celle de la ballroom. "C’est une grande victoire que cette série existe sur le service public, dont le rôle est de contribuer au vivre-ensemble et de créer du lien social", se réjouit la réalisatrice. Preuve, s’il en fallait, que, depuis les marges, on peut fédérer largement un public qui, d’une manière ou d’une autre, habite lui aussi le monde de façon plurielle, loin des clichés.

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