Dans Le Gorille, paru aux éditions Grasset, le poète et traducteur israélien Dory Manor, installé à Berlin, raconte son enfance auprès d'un père garde du corps de hauts responsables politiques. Dans ce récit autobiographique, il explore les secrets de famille, la découverte de l'homosexualité, l'exil et l'héritage d'une masculinité dont il a passé sa vie à tenter de s'affranchir. Nous l'avons rencontré lors de son passage à Paris.
Comment se construit-on en tant que poète gay quand on grandit dans l'ombre d'un "gorille" ? Dans le livre dont ce surnom fait le titre, paru ce printemps aux éditions Grasset, Dory Manor raconte son enfance auprès d'un père aussi charismatique qu'écrasant, qui fut le garde du corps de dirigeants israéliens, dans une famille où les secrets circulent plus librement que les sentiments. Adolescent homo dans un environnement dominé par les codes de la masculinité, il trouve une issue dans la littérature française, découverte grâce à une professeure qui changera sa vie. Écrit dans la langue de Baudelaire et d'Apollinaire pour mieux s'affranchir du patriarche, Le Gorille est à la fois un récit familial, une histoire d'émancipation et une réflexion sur l'exil. Pour têtu·, Dory Manor, désormais installé à Berlin avec son compagnon et leur fille âgée d'un an, revient sur son parcours de Tel-Aviv à Berlin, en passant par Paris, et sur la manière dont la littérature lui a permis de se construire hors des frontières et du culte de la virilité traditionnelle.
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Dans Le Gorille, tu reviens sur ton enfance, ta famille et le milieu dans lequel tu as grandi. Quel regard portes-tu aujourd’hui sur cet univers ?
Dory Manor : Quand j’y repense, je vois une famille vouée au secret, presque à la clandestinité. Le secret ne concernait pas seulement les activités professionnelles de mes parents, qui travaillaient dans la sécurité israélienne. Cette culture du secret avait contaminé toute la vie familiale. Pour moi, c’était un poison. J’essaie encore de comprendre ce fonctionnement. L’écriture du livre m’a aidé à mieux digérer certaines choses. Et puis je suis devenu père. Ma fille a un an aujourd’hui. Cette expérience m’a permis à la fois de mieux comprendre mes parents et, paradoxalement, de les comprendre encore moins. Je pense notamment à cet épisode que je raconte dans le livre : ils sont partis un mois en Afrique alors que je n’avais que trois semaines. Quand ma fille avait cet âge, je n’aurais pas été capable de la quitter une heure. Alors quatre semaines… Cela reste impensable pour moi. Le Gorille n’est ni un livre de vengeance ni un livre de rage. C’est un livre de réparation. Il raconte notamment le chemin qui m’a rapproché de mon père à la fin de sa vie.
On ne s’attend pas à la réaction de ton père lorsqu’il apprend ton homosexualité : contre toute attente, il accueille ton compagnon comme un fils.
Moi non plus, je ne m’y attendais pas. C’est à ce moment-là que j’ai compris que quelque chose de profond avait changé chez lui. Il m’a fallu encore des années avant de pouvoir lui pardonner et renouer le dialogue, mais j’ai compris alors qu’il n’était plus le même homme. Au départ, j’ai essayé de trouver des explications simples. Je me suis dit que l’âge l’avait peut-être adouci. Mais c’était beaucoup plus profond que ça. Il m’a démontré qu’un être humain peut changer. Je pense aussi au souvenir de son oncle, homosexuel, qui s’est suicidé dans les années 1940. Peut-être que cela a joué un rôle. Je ne le saurai jamais. Mais il y avait aussi l’évolution de la société israélienne. Dans les années 2000, le pays n’était déjà plus celui de mon enfance.
Justement, comment la situation des personnes LGBT a-t-elle évolué en Israël ? Tel-Aviv met en avant une image très queer-friendly.
À partir du milieu des années 1990, Tel-Aviv est effectivement devenue une ville très queer. Les gays et les lesbiennes y étaient très visibles. La Pride est devenue un projet municipal. Les drapeaux arc-en-ciel étaient partout. Il y avait des artistes, des écrivains, des chanteurs ouvertement homosexuels. Quand j’étais adolescent, il n’y avait pratiquement aucune représentation. À la fin des années 1990, cela a changé très rapidement, plus vite à Tel-Aviv qu'à Paris. La génération qui venait après la mienne avait enfin des modèles.
Est-ce qu’à tes yeux, le cas de Tel-Aviv sert à un "pinkwashing" israélien ?
Oui, parce qu’on utilisait cette réalité pour masquer d’autres réalités. Le gouvernement mettait en avant cette image moderne et tolérante parce qu’elle était rentable sur le plan de la communication internationale. Mais dès qu’on regardait du côté des Palestiniens d’Israël, des personnes trans, des réfugiés ou des travailleurs étrangers, la réalité devenait beaucoup moins reluisante. Toutes ces populations subissaient des discriminations qui restaient invisibles dans le récit officiel. Aujourd’hui encore, alors que Gaza est détruite, des voyages de presse sont encore organisés pour vanter Tel-Aviv. Cela n’a plus aucun sens.
Ton internement en psychiatrie alors que tu étais adolescent est un épisode marquant du livre. Tu racontes comment tu es emmené de force alors que tu écoutes Kate Bush dans ta chambre…
Je pense que mes parents voyaient surtout un adolescent qui allait mal. J’étais déprimé, je n’allais plus à l’école, ils ne savaient pas quoi faire de moi. Ils ont cru trouver une solution. L’homosexualité jouait probablement un rôle, mais de manière indirecte. Mes parents ne savaient pas que j’étais gay. Moi-même, je ne l’avais pas encore pleinement formulé. En revanche, le psychiatre, lui, l’avait parfaitement compris. Je suis tombé sur une figure très influente de la psychiatrie israélienne, un homme qui menait une croisade contre l’homosexualité. Je crois qu’à cause de personnes comme lui, l’homosexualité a continué à être considérée comme un problème psychiatrique en Israël bien après sa dépénalisation.
Cette période marque aussi ta découverte du français. Pourquoi cette langue est-elle devenue si importante pour toi ?
Le français représentait une sortie de route totale. Je ne connaissais personne qui le parlait. Puis j’ai rencontré une professeure extraordinaire qui m’a transmis l’amour de la littérature française. J’ai commencé à lire Baudelaire, Apollinaire, Rimbaud, avec un dictionnaire à la main. Je traduisais chaque mot, chaque phrase pour comprendre. Petit à petit, cette activité est devenue un métier. Pendant vingt ans, j’ai gagné ma vie en traduisant la littérature française vers l’hébreu. Le français m’a offert un ailleurs. Il m’a permis de construire une identité qui échappait aux catégories dans lesquelles on voulait me faire entrer.
La traduction est-elle aussi une manière d’habiter plusieurs pays à la fois ?
Oui, ou de n’en habiter aucun. Aujourd’hui, je vis à Berlin. J’ai la nationalité allemande, mais je ne suis pas allemand. Je ne me suis jamais senti totalement français non plus lorsque je vivais à Paris. Quant à Israël, j’y suis né, mais je ne m’y reconnais plus. Ma véritable patrie, c’est la littérature.
Ton départ d’Israël pour Berlin, en 2019, est politique ?
J’étais très engagé politiquement mais le pays se droitisait de manière spectaculaire. Beaucoup d’artistes, d’écrivains, de cinéastes et d’intellectuels ont quitté Israël avant moi, puis après moi. J’ai aussi été personnellement visé. J’ai perdu un poste de directeur éditorial pour des raisons politiques. Plus tard, alors que j’animais une émission de radio, j’ai commencé à subir des formes de censure. L’ambiance devenait de plus en plus ouvertement raciste. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de partir.
Pourquoi Berlin ? Qu’y as-tu trouvé en tant qu’homme gay, écrivain et désormais père ?
Berlin reste une ville profondément queer. Je m’y sens bien, même si ce n’est pas un coup de foudre comme l’a été Paris à mon arrivée. En revanche, comme parent, c’est extraordinaire. La ville adore les enfants. Les infrastructures sont partout, les familles homoparentales sont extrêmement visibles. La crèche de ma fille compte presque autant de parents gays ou lesbiennes que de parents hétérosexuels.
Depuis le 7 octobre 2023, des Juifs LGBT disent se sentir marginalisés dans les espaces queer. Observes-tu la même chose en Allemagne ?
Personnellement, non. J’ai participé à des manifestations contre la politique israélienne sans jamais être rejeté parce que j’étais israélien. Les gens savaient qui j’étais et m’acceptaient parce que je faisais partie de cette contestation. Cela dit, lorsque j’entends parler de propos antisémites dans certains milieux militants, cela me met en rage. Il existe parfois une confusion entre critique légitime d’Israël et recyclage de vieux clichés antisémites. C’est particulièrement douloureux lorsqu’elle vient de la gauche. En Allemagne, la situation est différente pour des raisons historiques. L’accusation d’antisémitisme y est parfois utilisée de manière tellement extensive qu’elle vise aussi des Juifs critiques de la politique israélienne.
Comment te positionnes-tu aujourd’hui par rapport à Israël ?
J’ai quitté Israël pour des raisons politiques. Quand je regarde ce qu’il se passe aujourd’hui à Gaza et dans les territoires palestiniens, mon sentiment dominant est la honte. C’est le pays où j’ai grandi. J’y suis profondément attaché. Mais je ne le reconnais plus. J’ai encore des amis et de la famille là-bas, et je suis solidaire d’eux. Mais il faut regarder la réalité en face : aujourd’hui, Israël n’est pas la victime. Il est le bourreau. Je ne suis pas très optimiste pour l’avenir. J’espère simplement qu’un changement deviendra possible.
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Crédits photo : Shai Levi