cinéma"Rose", avec Sandra Hüller : de quel droit une femme porte-t-elle un pantalon ?

Par Tessa Lanney le 09/09/2026
"Rose", avec Sandra Hüller.

En s'inspirant de l'histoire vraie d'une femme condamnée à mort pour s'être travestie dans une Europe écrasée par la Bible, Markus Schleinzer explore la question : qu'est-ce qui fait un homme ? Une question existentielle imposée aux mâles par la liberté de sa Rose, qu'incarne à merveille l'actrice oscarisée Sandra Hüller.

"Le pantalon octroie davantage de liberté, et ce n’est qu’un bout de tissu, alors je l’ai mis." Dans Rose, le réalisateur autrichien Markus Schleinzer présente la vie d'une femme qui revient de la guerre de Trente Ans (1618-1648), où elle a combattu sous une identité masculine qu'elle conserve. Pour incarner l'héroïne du film au prénom éponyme, ni plus ni moins que l'actrice allemande Sandra Hüller, oscarisée en 2024 pour Anatomie d'une chute, de la Française Justine Triet.

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Balafré par la guerre, notre vétéran s'installe pour travailler la terre dans une petite communauté protestante allemande, où il finit par épouser Suzanna. Sa situation en ordre, il est un fermier respecté jusqu'à ce que son identité soit remise en question… Plus que le récit d'une imposture de genre, Rose observe ce que celle-ci révèle : si la masculinité peut être si parfaitement reproduite, sur quoi repose-t-elle vraiment et de quoi est-elle la garante ? Schleinzer enferme cette réflexion dans un huis clos à ciel ouvert, sublimé par la photographie en noir et blanc. Rien ne semble exister au-delà de ces fermes, aucun autre horizon que les champs de ce village qui se révèle à travers le regard du personnage.

Qu'est-ce qui fait qu'un homme est un homme ?

Dans la société qui nous est dépeinte, donner une épouse à un homme est une marque de distinction sociale. Un contrat entre mâles qui élève Rose au rang de chef de famille, sa femme passant d'objet de transaction à petite main du mari. Pas d'histoire d'amour lesbienne interdite, leur relation est purement contractuelle. Rose coche toutes les cases de la virilité, et Marcus Schleinzer ne discourt jamais sur la liberté que confère le statut d'homme. Il lui suffit de placer Rose face à une femme qui n'en bénéficie pas : Suzanna, qui connaît le règlement régissant les rapports de genre. L'épouse enrobe ses phrases pour ne pas heurter l'ego de son mari, se rabaisse volontairement pour qu'il ne se sente pas diminué, mesure ses mots et rase les murs pour éviter ses foudres. Mais une fois la supercherie découverte, le système se grippe : pour quoi faut-il juger Rose ?

À quoi mesure-t-on en effet l'honnêteté d'un homme : à ce qu'il est biologiquement, à la manière essentialiste, ou de façon existentielle à ce qu'il fait ? Mais nous ne sommes qu'au XVIIIe siècle, dans une société régie par la doxa religieuse, où l'ordre social se confond avec l'ordre naturel. Le procès qui s'ouvre est bien celui d'une transgression taboue : l'inversion des rôles de genre. C'est en affirmant, droite comme la justice, qu'elle s'est octroyée seule l'autorisation de porter un pantalon, que Rose se condamne. Cet impensable libre-arbitre lui fait risquer la peine de mort. Le réalisateur n'exagère rien, puisqu'il s'est inspiré du destin, transposé un siècle plus tard, de Catharina Margaretha Linck. Engagée comme soldat dans la guerre de Succession d'Espagne, celle-ci est la dernière exécution recensée en Europe d'une femme pour homosexualité.

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Crédits photo : Schubert, ROW Pictures, Walker, Worm Film, Gerald Kerkletz.