[Portrait à retrouver dans le magazine de l'automne, chez votre marchand de journaux ou sur abonnement.] Créatrice de mode avant de devenir drag queen, Malawitte mêle dans ses silhouettes spectaculaires culture ballroom, fripes et fait main, jusqu’à faire de Drag Race France son nouveau podium.
Avant de faire sensation dans la saison 4 de Drag Race France, Camille, alias Malawitte, griffonnait des silhouettes dans ses carnets et jouait à La Maison du style sur sa Nintendo DS. Dans sa chambre, figurines Harumika, poupées Bratz et Polly Pocket lui servaient déjà de mannequins. À 26 ans, la petite fille timide de Picardie a aujourd’hui appris à prendre de la place. Beaucoup de place.
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Née d’un père ingénieur et d’une mère professeure de zumba, Camille grandit à Compiègne (Oise), dans un foyer ouvert sur la culture et les arts. Elle se souvient ainsi des défilés de mode regardés en famille à la télévision. Bac scientifique en poche et sans projet bien arrêté, elle se met à la couture pour donner vie aux silhouettes qu’elle imagine sur le papier. À 18 ans, la jeune femme intègre l’École supérieure des arts et métiers de la mode (Esmod). "J’avais l’impression que tous les rêves étaient possibles à Paris. Qu’ici, rien n’avait de limites." Elle y perfectionne sa technique pendant trois ans, mais celle qui regarde du côté de Vivienne Westwood, Jean Paul Gaultier et Alexander McQueen se sent vite à l’étroit dans un apprentissage qu’elle juge trop conformiste. Cela ne l’"intéressait pas d’être une petite main chez Chanel".
Diplômée à 21 ans, elle rejoint Relique Paris, friperie spécialisée dans la seconde main des années 1970. En parallèle, elle dévore les saisons de RuPaul’s Drag Race. Plus encore que la compétition, c’est la liberté de transformation offerte par le maquillage, les vêtements et la performance qui la fascine.
Mais c’est à Milan que les pièces commencent véritablement à s’assembler. Partie y suivre une formation en fashion management et élargir son horizon créatif, elle découvre le milieu queer, puis les scènes drag et ballroom. Dans cet univers où mode, identité et performance se confondent, elle participe à des balls vêtue de ses propres créations. Sa marque de fabrique apparaît déjà : des chapeaux démesurés. Une manière très littérale, pour cette grande timide, de devenir impossible à ignorer. "J’avais besoin de prendre de la place, car j’étais très réservée. La coiffure et les chapeaux, c’était ma façon de dire aux gens : 'Je suis là, regardez-moi !'", décrypte-t-elle. Lorsque des curieux lui demandent d’où viennent ses tenues, la réponse tient en quelques mots : "C’est moi qui l’ai fait."
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Son savoir-faire commence à circuler. Les premières commandes arrivent, puis la House of Gorgeous Gucci la prend sous son aile et l’initie au drag. Malawitte se distingue dans les catégories fashion killa, lip-sync et runway. À mesure que le personnage prend forme, Camille trouve aussi sa place dans la communauté queer et fait son coming out lesbien.
De retour à Paris, elle travaille comme vendeuse dans une boutique de prêt-à-porter, tout en poursuivant cette double vie de performeuse et de designeuse. Elle rejoint la branche française de la House of Gucci comme fashion designer, multiplie les scènes ouvertes et confectionne des tenues pour des copines drag queens, comme Le Filip et Moon, ou encore la chanteuse Sam Quealy. Puis TikTok élargit soudainement son podium. Malawitte y partage ses silhouettes spectaculaires, qu’elle met elle-même en scène en lip-sync sur les morceaux du moment. Les vidéos cumulent vite les milliers de vues. "On a commencé à reconnaître ma patte", sourit-elle.
Jusqu’à attirer l’œil de Theodora. À l’approche de la cérémonie des Flammes 2025, la chanteuse lui demande d’ajuster en quarante-huit heures l’une de ses créations. Malawitte lui compose une silhouette à imprimé léopard aux volumes généreux, étole de fourrure sur les épaules et, bien sûr, chapeau XXL. Ce soir-là, Théodora remporte le prix de la révélation féminine et dédie son projet "à tous les enfants de la diaspora et aux filles noires un peu bizarres".
Une formule qui résonne particulièrement chez Camille : son nom de scène est un clin d’œil au Malawi, petit pays d’Afrique australe dont son père est originaire. La relation avec Theodora dépasse bientôt le tapis rouge : Malawitte habille ensuite la "Boss Lady" pour une campagne de Vinted. "Je kiffe encore plus mes looks quand la personne qui les porte fait sens, analyse-t-elle. C’est pour ça que je ne dis pas que je suis couturière. Je suis plutôt designeuse. Mes créations ne s’arrêtent pas aux vêtements. Elles racontent des histoires qui prennent vie à travers celles et ceux qui les portent."
Dans son atelier, ces histoires commencent souvent par ce que d’autres ont délaissé. La seconde main guide le choix des matières : "C’est en fonction de ce que je trouve. Je vais dans des recycleries et me laisse aller au gré des rouleaux de tissu à 20 euros les 50 mètres. Brocart, velours, avec des matières intéressantes… Mais souvent je commence par un croquis, un mood board, puis je l’ajuste à la silhouette."
En décembre, suffisamment confiante pour miser entièrement sur Malawitte, elle quitte son emploi dans la vente. Une décision qui tombe à pic : quelques mois plus tard, la voilà au casting de la saison 4 de Drag Race France, première femme cisgenre, lesbienne et racisée à y participer. Une singularité dont elle s’amuse dès son entrée dans la Werk Room : "Les cis-eaux ? En couture, bien sûr !"
Le changement d’échelle est spectaculaire. Mais Drag Race n’a pas détourné Malawitte de son premier désir : faire de la mode son métier. L’émission lui permet désormais de l’envisager sans plafond. "Pour Lady Gaga, j’ai la vision, assure-t-elle. Je pense qu’elle serait partante pour donner sa chance à de jeunes designers. Dommage pour Doja Cat : elle était à Paris cet été, j’ai peut-être raté une occasion ! Mais aujourd’hui, après tout ce que j’ai fait, plus rien ne me paraît délirant. Alors, je vise l’international."
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Crédits photo : Jules Galinat