Expo : Arthur Dreyfus à la recherche de l’enfance perdue
Culture

Expo : Arthur Dreyfus à la recherche de l’enfance perdue


L’écrivain-journaliste-prestidigitateur Arthur Dreyfus montre ses photos pour la première fois. Et poursuit, avec sa galerie de portraits mêlant nostalgie et érotisme, sa recherche méthodique de l’enfance perdue.

Arthur Dreyfus a disposé ses photos carrées dans le salon cosy. C’est Émile, son copain, étudiant en psychanalyse et ancien encadreur d’art qui les a mises en boite. « Avant il encadrait des œuvres, maintenant il encadre des gens », remarque-t-il. Avant d’ajouter : « Mais les gens sont aussi des œuvres… » À la veille du vernissage de Nous sommes peut-être passés à côté d’une belle histoire…, Arthur est tout excité de montrer ses photos. Et un peu angoissé aussi : cette incursion dans le monde de l’image est une expérience inédite, pour lui qui est un professionnel des mots.

Arthur Dreyfus
Portraits d’Arthur Dreyfus. ©Felipe Barbosa

 

Arthur le tête en l’air

Parler, Arthur sait bien faire. En 2015, il a animé une émission sur France Inter, Encore heureux, de 17h à 18h, juste avant la tranche qu’occupait Frédéric Mitterrand. Écrire aussi : à 31 ans, il a déjà publié huit livres dont Histoire de ma sexualité, signé des tribunes, et même organisé la manifestation « Tous à poil » devant le Sénat, lors des accusations délirantes sur des livres de littérature jeunesse comme La Maîtresse est toute nue ou Mehdi met du rouge à lèvres, en plein débat du mariage pour tous. « Je trouve qu’il y a un regain de puritanisme. Pendant notre happening, je me suis caché le sexe avec le Journal de Gide ; histoire de rappeler qu’un tel livre serait impubliable aujourd’hui. On vit dans un climat de contrôle moral ».

Pourtant, ce n’est pas la lutte contre le puritanisme qui l’a d’abord poussé à prendre la plume : « Si je me suis mis à écrire, c’est pour fixer la réalité quelque part. J’ai eu conscience très tôt que j’aurais pu ne pas exister ; le père de ma mère est un ancien déporté, à quelques jours près il serait mort dans un camp. J’ai toujours eu le sentiment que le monde était un peu irréel. Lors de la sortie de mon premier roman, ça m’a rassuré de voir tous ces exemplaires posés en pile ; ça signifiait que quelque chose existait. » C’est un peu le même processus avec ses photos de jeunes garçons qui brandissent une photo d’eux enfant sur un smartphone : un besoin de fixer ce qui a été, et qui n’est plus. Pour Arthur le tête-en-l’air, ce petit garçon distrait qui regardait par la fenêtre à l’école, prendre des photos est aussi un moyen de se « forcer à regarder une chose ; et uniquement cette chose. »

Finalement, pour l’écrivain, littérature et photographie sont deux revers d’une même médaille : « Quand on me demande quels livres m’ont inspiré pour mes romans, je réponds très sincèrement que j’ai été autant marqué par des livres que par des photographies, des poèmes, des chansons, des images, autant imprégné de textes que d’œuvres visuelles. Comme celles de Nan Goldin, Bernard Faucon – mon photographe préféré –, Hervé Guibert, Alex Webb, Josef Koudelka, Vivian Maier, Luigi Ghirri ou Willy Ronis. »

Arthur Dreyfus exposition Nous sommes peut-être passés à côté d'une belle histoire
L’enfant d’or ©Arthur Dreyfus

 

Génération pixelisée

Toutes les photos qu’il présente dans Nous sommes peut-être passés à côté d’une belle histoire… sont prises avec un iPhone. Un paradoxe pour celui qui chérit la lenteur de l’argentique : « Je n’ai jamais eu l’idée de poster mes photos sur Instagram. C’est un formidable outil, mais pas pour un photographe ! Le chemin est trop court. Ce qui produit la magie, selon moi, c’est aussi la rareté. Pourquoi se déplacer dans une galerie pour découvrir des tirages, si tout est disponible en haute définition sur Internet ? » Un poil conservateur, Arthur ? « Pas du tout ! On vit dans une époque où tout le monde fait de jolies photos avec son smartphone – et c’est formidable. Mais cette généralisation de la belle image signe aussi peut-être, paradoxalement, la fin de l’image. J’ai utilisé l’iPhone pour sa simplicité, et son lien profond avec l’intime. Mais ce n’était qu’une première étape. » On lui a tout de même trouvé un point commun avec Instagram : le format carré, qui retranscrit une part de ses obsessions : « C’est comme une vignette, admet-il, un bon point à l’école. Le carré enferme le monde dans une boîte, et le rend ludique. »

Arthur le futé a débusqué une technique obsolète pour mélanger le moderne et l’ancien : un tirage chimique en voie d’extinction, le cibachrome. Le mélange du numérique et de ce procédé crée un décalage savoureux et transforme même les clichés en sortes d’aquarelles numériques, ou de tablettes luminescentes… « Le cibachrome disparaitra sous peu. Cela fait dix ans que le papier n’est plus fabriqué. Le dernier laboratoire du monde à perpétuer cette technique de tirage se situe à Paris dans le 18e, et à la fin du stock, ce sera terminé. Le tireur était très étonné car c’est la première fois qu’il avait affaire à des images d’iPhone – que j’ai d’abord dû transférer sur une diapositive. J’espère réaliser encore une autre série avec cette technique ».

La démarche d’Arthur est doublement métaphotographique, entre cette réflexion sur le numérique, et le fait que des reproductions de photos argentiques s’imposent au cœur de ses œuvres : les portraits des modèles quand ils étaient enfants. « Je me suis rendu compte que 99% des garçons que je croisais possédaient une photo d’eux enfant dans leur téléphone ! Je l’évoquais déjà dans Histoire de ma sexualité : je reste fasciné par l’enfance, par l’éveil de la sexualité, par ce moment de la vie où tout se joue. J’ai encore l’habitude, par réflexe, lorsque je rencontre quelqu’un, de l’imaginer en enfance. Comme pour me demander : à quel moment naît une personnalité, un regard ? Petit, je n’avais (presque) pas d’amis, excepté la maîtresse et les surveillants. Je crois que j’ai conçu l’homosexualité comme une sorte d’immense réconfort. Quelque part, je me reconstruis en explorant l’enfance des garçons que je photographie : je rejoue une amitié qui n’a jamais eu lieu ».

Arthur Dreyfus exposition Nous sommes peut-être passés à côté d'une belle histoire
L’eau froide ©Arthur Dreyfus

 

Abracadabra

Quand on fait remarquer à Arthur le magicien que ses photos fonctionnent sur le mode du dévoilement, comme dans les tours de passe-passe, il est séduit : « Avec les cartes, en magie, il y a un truc classique qu’on appelle le changement de couleur. Tu présentes un cinq de trèfle, tu passes la main dessus, il se transforme en as de cœur. Ma démarche n’est pas éloignée de cet effet : mon modèle a 17 ou 18 ans, une main passe, et tout à coup le voilà revenu à ses 7 ou 8 ans. Tout cela est mêlé dans une même image, comme une persistance rétinienne. Mais la magie n’a pas encore réussi à transformer les adultes en enfants. »

Sous l’influence d’amis photographes et du galeriste Patrick Gutknecht, Arthur Dreyfus se retrouve à constituer une collection de ses images, réalisées sur plusieurs années. Petit à petit, le dispositif se clarifie : « Je suis conscient que mes photos peuvent mettre mal-à-l’aise au premier abord, mais lorsqu’on apprend que c’est le toujours le modèle qui présente un portrait de lui-même, le trouble se dissipe. Chacun est libre de réfléchir à sa propre évolution, et même de s’en amuser, entre l’innocence supposée de l’enfance et l’actualité du corps sexué ». « Amuser les yeux autant que les idées », disait-il dans TÊTU en 2012 à la sortie du Livre qui rend heureux, un de ses premiers ouvrages. Le tout en douceur : c’est son mot préféré. Ses photos portent logiquement de doux noms : Dodo, Jacques le nostalgique, C’était presque, Deux fois Bau... Et ses modèles posent dans de doux draps.

« Beaucoup de gens me demandent si j’ai couché avec mes modèles. Je ne réponds évidemment pas à cette question. Une œuvre se nourrit de désir, mais dépasse, je l’espère, la seule question du désir. En tout cas, je n’ai pas réalisé de casting de mannequins. La première fois qu’un garçon a brandi devant moi une photo de lui petit, j’ai senti qu’il se passait quelque chose. L’intuition a précédé la mise en scène. L’énergie fonctionnait, et racontait quelque chose. » Dans Histoire de ma sexualité, Arthur proposait pourtant une galerie de portraits d’amours anciennes… Libre au spectateur d’imaginer, de se raconter des histoires, et surtout d’essayer de ne pas passer à côté de celle-là.

 

Nous sommes peut-être passés à côté d’une belle histoire… 

Jusqu’au 20 janvier 2018

Galerie Patrick Gutknecht

78 rue de Turenne
75003 Paris
T + 33 (0)1 43 70 56 18
www.gutknecht-gallery.com

 

Parallèlement à l’exposition les Editions de L’œil et la Galerie Patrick Gutknecht publient le fanzine :

Arthur Dreyfus exposition Nous sommes peut-être passés à côté d'une belle histoire

Photo de couverture : Pas aveugle ©Arthur Dreyfus 

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