Philippe Colomb de l'ARDHIS : « Il faut que les réfugiés LGBT se sentent accueillis par la société française »

ARDHIS réfugiés demande d'asile

Rencontre avec Philippe Colomb, président de l'ARDHIS, une association qui vient en aide aux réfugiés LGBT dans leur demande d'asile.

En six mois, la crise migratoire est devenue un enjeu majeur pour les pays européens qui ne s’entendent pas sur les solutions à apporter. Après avoir ouvert ses portes, avec pour chef de file la chancelière allemande, Angela Merkel, l’Europe les referme brutalement. Les réfugiés en provenance de Syrie sont aujourd’hui bloqués en Grèce, à la frontière macédonienne. Un énième sommet européen doit se réunir ce jeudi 17 mars pour adopter un nouveau plan : la Turquie est prête à récupérer sur son sol un réfugié « irrégulier » en échange de l’installation d’un réfugié « régulier » dans un des pays de l’Union Européenne…

Parmi ces migrants se trouvent évidemment des lesbiennes, des gays, des bis, des trans. Depuis 1998, l'ARDHIS (Association pour la Reconnaissance des Droits des personnes Homosexuelles et transexuelles à l’Immigration et au Séjour) les aide dans les démarches à effectuer pour obtenir l’asile en France. Rencontre avec Philippe Colomb, le président de l’association.

 
TÊTU : L'ARDHIS s’occupe de deux réalités bien différentes : la situation des couples binationaux et la demande d'asile de la part de personnes LGBT.

Philippe Colomb : L’association est née sur la défense des couples binationaux, au moment du PACS. Il est vrai que petit à petit, la question de la demande d'asile est devenue plus forte. Nous continuons de nous occuper des couples binationaux qui ont des difficultés à contracter une union stable mais le droit d’asile nous réclame plus de temps. Nous avons actuellement environ 350 dossiers sur la table.

 
TÊTU : Une grande partie de votre travail consiste à préparer ces personnes à passer un entretien avec l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides). À quoi doivent-elles s’attendre ?

Philippe Colomb : L'ARDHIS est connue des autres organisations qui orientent les réfugiés LGBT vers nous. En fait, beaucoup de personnes qui ont fui leur pays car ils subissaient de l’homophobie ou de la transphobie ne savent pas qu’elles peuvent demander un statut de réfugié sur cette base-là en France. L’OFPRA étant l’organe officiel de l’État, nous ne travaillons pas en partenariat avec eux, mais on remarque une volonté de leur part de mieux instruire les demandes d’asile. Au cœur de la demande d'asile, il y a un entretien en tête à tête entre un officier de protection de l’OFPRA et le demandeur ou la demandeuse d’asile. Ces officiers avaient souvent des conceptions très stéréotypées de l’homosexualité qui les poussaient à poser de mauvaises questions ou à ne pas comprendre les cas qu’ils rencontraient.

 
TÊTU : Ces demandeurs d’asile doivent donc prouver qu’ils sont homosexuels ?

Philippe Colomb : Non, ils doivent prouver qu’ils ont subi ou qu’ils ont des raisons sérieuses de craindre des violences homophobes ou transphobes. C’est un dossier individuel, une histoire singulière. Il faut arriver à l’entretien avec le récit le plus personnel et circonstancié possible. Il ne suffit pas de dire : « Je viens de tel pays où il y a de l’homophobie ». Il faut raconter par exemple qu’on a été chassé de chez soi, ou qu’on a été menacé de mort – ce qui arrive régulièrement – avec des lieux, des dates. Parfois la presse donne même le nom ou l’adresse des homos, ce qui constitue une preuve qu’ils sont en danger… On les accompagne dans l’écriture de leur dossier car les récits sont chaotiques et peu chronologiques. L’entretien à l’OFPRA est une reprise de ce récit à l’oral face aux officiers de protection. Il faut qu’ils se plient à toutes les exigences que l’administration française peut avoir. Le problème, c’est que l’OFPRA ressemble beaucoup, de loin, à un commissariat de police. Les demandeurs ne sont pas en confiance.  Il nous arrive de récupérer des dossiers, de les reprendre car ils ont été refusés.

 
TÊTU : Les personnes dont vous vous occupez font-elles partie de l’immigration récente qui passe notamment par la route des Balkans ou viennent-elles seules en France ?

Philippe Colomb : Nous ne sommes pas directement concernés par cette crise à l'ARDHIS. Les quelques personnes qui ont réussi à atteindre la France – la plupart sont arrivées en Allemagne – n’ont pas eu besoin de parler de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre car le fait qu’elles soient Syriennes leur permet déjà d’obtenir le statut. C’est un problème complexe car souvent, les réfugiés qui arrivent en France rencontrent une solidarité des communautés qui sont là depuis plus longtemps (quand on est dans une procédure de demande d'asile, on touche 350€ par mois et on n’a pas le droit de travailler... l’entraide intracommunautaire est donc le seul salut), mais les LGBT n’osent pas faire leur coming-out dans ces réseaux de soutien de peur que l’homophobie soit la même que dans leur pays d’origine. Ainsi, beaucoup de personnes mènent une double-vie. Ils n’évoquent pas avec leurs compatriotes les raisons pour lesquelles ils demandent l’asile.

 
TÊTU : Vous avez récemment obtenu une circulaire du ministère de l’intérieur (la NORINTNTD0400134C pour ne pas la citer) qui « demande expressément à toutes les préfectures de délivrer un titre de séjour Vie Privée et Familiale dès lors que le partenaire étranger lié par un PACS à une personne de nationalité française, citoyenne de l’Union Européenne, ou encore titulaire d’une carte de résident, justifie d’une durée de vie commune en France égale à un an ».

Philippe Colomb : C’est une victoire. Mais le problème de la France, c’est que les gens doivent être à la fois pacsés et prouver un an de vie commune, sauf qu’elle ne délivre pas de visas d’un an. C’est absurde : il faut avoir vécu dans l’illégalité pendant un an pour ensuite voir sa situation régularisée.

 
TÊTU : Il en va de même pour le mariage pour tous avec certains pays…

Philippe Colomb : Les associations avaient prévenu depuis très longtemps les parlementaires qu’il y aurait des problèmes avec les conventions de ces pays. On se retrouve dans une situation absurde car dans onze pays (Algérie, Bosnie-Herzégovine, Cambodge, Kosovo, Laos, Maroc, Monténégro, Pologne, Serbie, Slovénie et Tunisie), il n’y a pas de mariage de même sexe, or leurs conventions stipulent que les couples binationaux doivent se marier sur leur territoire et pas en France… Résultat, les couples de même sexe ne peuvent pas se marier. Il s’agit d’un vrai problème de cohérence de l’administration.

 
TÊTU : L'ARDHIS s’est prononcée pour l’abrogation du règlement Dublin III. Pourquoi ?

Philippe Colomb : Dublin III est une série de règlements qui aboutit au fait que lorsqu’une personne arrive dans l’espace Schengen, elle doit faire sa demande d'asile dans le pays par lequel elle entre dans l’espace Schengen. On a signé ce texte car on s’occupe du droit des étrangers en général et pas stricto sensu des LGBT. On considère qu’on doit aussi être en solidarité avec les autres associations. D’autre part, nous n’avons pas les garanties que les offices d’accueil dans les autres pays de Schengen portent la même attention que l’OFPRA à la situation des LGBT – beaucoup auraient ainsi intérêt à faire leur demande sur le sol français.

 
TÊTU : Comment nos lecteurs peuvent-ils vous aider ? Vous faites par exemple des collectes et distributions de vêtements et cherchez des bénévoles pour les permanences.

Philippe Colomb : Il faut nous écrire à contact@ardhis.org. Mais il faut savoir que l’engagement en tant que bénévole à l'ARDHIS est un engagement très fort. On rencontre des gens en danger qui ont vécu des choses traumatisantes. Il faut avoir les reins solides. Par ailleurs, on se rend compte qu’il n’y a que très peu d’accompagnement social pour ces réfugiés LGBT : nous sommes donc preneurs de propositions. On a par exemple récemment organisé une activité foot qui marche très bien. Un jeune étudiant nous a proposé de faire des visites de Paris. Ces gens viennent de pays dont les réalités sont très différentes, ils arrivent à l’issue d’un voyage éprouvant. Il faut qu’ils se sentent accueillis par la société française.

Retrouvez plus d'informations sur le site de l'ARDHIS : www.ardhis.org


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