égliseJames Martin, prêtre engagé en faveur des paroissiens LGBT, réagit aux propos du pape François

Par Marion Chatelin le 03/09/2018
James Martin

Le prêtre jésuite James Martin est reconnu dans le monde pour son engagement en faveur des homosexuels catholiques. Auteur du livre « Bâtir un pont », publié en 2017, il souhaite œuvrer en faveur d'un dialogue plus respectueux entre l'Église et les paroissiens LGBT+. Invité par le Vatican lors de la Rencontre mondiale des familles, qui s'est tenue du 21 au 26 août 2018 à Dublin, il y a prononcé un discours pro-LGBT+. Pour TÊTU, il a accepté de réagir aux propos tenus par le pape François qui ont créé la polémique, dimanche 26 août 2018. Avant de se confier sur sa mission et ses espoirs. Interview.

TÊTU : Que pensez-vous des propos tenus par le pape François sur la psychiatrisation des enfants qui auraient des penchants homosexuels ?

Si je comprends bien, et d'ailleurs certains amis du Vatican me l'ont confirmé, le pape François disait simplement que, lorsque les enfants commencent à comprendre leur homosexualité, il est parfois utile pour eux d'avoir des conseils venant de professionnels. Pas parce que c'est une maladie mentale, mais simplement pour aider l'enfant à mieux s'écouter. Et puis, les parents font souvent appel à des conseillers et à des professionnels pour les aider. Mais surtout, la partie la plus importante de ce qu'a dit le pape François à ce sujet était le début de sa phrase : « Tous les parents devraient accepter leurs enfants tels qu'ils sont ».

Le Vatican a par la suite demandé à l'AFP de retirer la référence à la psychiatrie. Une des porte-paroles du Saint-Siège a expliqué ne pas vouloir « dénaturer les propos du pape ». Quels sont les pensées du pape selon vous ? Et que pensez-vous de la justification du Vatican ?

J'ai le sentiment (et je ne parlerai certainement pas au nom du pape !) que le Vatican a estimé que ses propos, quoique incompris, étaient surtout spontanés et mal exprimés. Je le redis, la partie la plus importante de ce qu'il dit est en train d'être négligée. Pourtant, c'est un grand pas en avant pour l'Église. Je ne me souviens pas qu'un pape ait jamais parlé comme ça.

Mais prôner la psychiatrie et un soutien psychologique sont tout de même deux choses différentes...

Je pense, tout comme mes amis au Vatican, qu'il ne voulait pas parler de soins psychiatriques dans le but de « soigner » les enfants. Il faisait plutôt référence à la psychologie et plus généralement aux conseils donnés par des personnes habilitées à la faire. Ce sont des choses dont on peut toutes et tous bénéficier.

Nous avons recueilli des témoignages de personnes LGBT+ qui ont été ou sont encore catholiques. Certaines envisagent de se faire débaptiser. D'autres nous ont confié devoir lutter avec leur foi. Tous trouvent ces propos honteux. Des propos qui éloignent encore un peu plus les LGBT de l'Église. Pourquoi les LGBT+ catholiques se sentent exclus ?

De nombreuses structures accueillent les personnes LGBT+ au sein de l'Église catholique. Aux États-Unis par exemple, certaines paroisses ont mis en place des programmes de sensibilisation florissants pour les catholiques LGBT+. Ma propre église, à New York, organise des retraites, des conférences et des clubs de lecture pour les paroissiens LGBT+. Malheureusement, il est vrai que dans bien d'autres régions du monde, le rejet est grand. Mais selon les pays et les diocèses, nous progressons. Et c'est en grande partie grâce au pape François. Rappelez-vous sa célèbre phrase tenue lors d'une conférence de presse en 2013 : « Qui suis-je pour juger un homosexuel qui cherche le Seigneur ? ». C'est une étape énorme et certaines personnes LGBT+ m'ont dit que cela les avait même aidées à revenir à l'église.

N'y-a-t-il pas une incohérence entre les préceptes véhiculés par la Bible et le comportement du Saint-Père, et par là même de l'Eglise catholique toute entière, vis-à-vis de cette minorité ?

Encore une fois, le Saint-Père a toujours été beaucoup plus ouvert que ses prédécesseurs aux personnes LGBT+ et à l'écoute de leurs envies. Il est notamment le premier pape à utiliser le mot « gay ». Il a également affirmé que Jésus n'aurait jamais pu dire : « Va-t'en car tu es homosexuel ». Avant d'ajouter : « Vous êtes mon fils, vous êtes ma fille, comme vous êtes ! Je suis votre père, votre mère. Parlons. »

Peu de membres de l'Eglise se sont investis pour défendre la place des LGBT et de leurs familles. Pourquoi avez-vous décidé de mener ce combat ?

J'ai constaté le manque total de soutien de l'Église envers la communauté LGBT+ le 12 juin 2016, lors de la fusillade dans la boîte de nuit Pulse à Orlando, en Floride, qui a fait 49 morts. C'est à partir de cette tragédie que j'ai décidé d'écrire mon livre Bâtir un pont. C'était mon point de départ, mais plus largement, j'ai ressenti et vu la façon dont les catholiques LGBT+ sont marginalisés et insultés au sein de l'Église. J'ai donc décidé d'écrire ce livre pour parler du respect, de la compassion et de la sensibilité qui sont propres au catéchisme. Toutes ces valeurs découlent de ma vision chrétienne du monde. Jésus est d'abord allé vers ceux qui se sentaient en marge. Il n'y a aujourd'hui personne de plus marginalisé dans l'Église que les catholiques LGBT+.

Vous avez lu un discours très inclusif et inspirant lors de la Rencontre mondiale des familles à Dublin, le 23 août 2018. Comment a-t-il été reçu par vos collègues ? Pourquoi vous a-t-il semblé important de le prononcer ?

La conférence était intitulée : « Montrer du respect et de la bienveillance envers nos paroissiens LGBT+ catholiques et leurs familles ». Je tiens à souligner que le Vatican m'a invité, a choisi le sujet et l'a donc approuvé. Une telle chose n'aurait pas pu être possible il y a cinq ans ! Je pense réellement que depuis l'arrivée du pape François, l'Église a changé d'approche. Malgré certaines menaces de protestation, nous avons eu plus de 1200 personnes qui y ont assisté. La conférence s'est terminée sur une standing ovation ! Je pense qu'il était extrêmement important que j'y aille, car c'était la première fois qu'un événement parrainé par le Vatican incluait une quelconque discussion sur les personnes LGBT+. Cela a été parfaitement bien accueilli par mes collègues. D'ailleurs à la fin, un évêque est venu vers moi et m'a dit : « Cette conférence montre ce qu'est vraiment l'Église ». C'était bouleversant.

Certains membres de l'Église catholique vous attaquent à cause de vos convictions. Que leurs répondez-vous ?

La grande majorité des cardinaux, évêques et prêtres se sont montrés très favorables à ce que je défends. Mon livre a eu l'approbation officielle de mes supérieurs jésuites. Il a été approuvé par trois cardinaux - dont un fonctionnaire du Vatican - ainsi que par plusieurs archevêques et évêques. Ma réponse aux quelques prêtres qui ont pu me critiquer est que je ne vais à l'encontre d'aucun enseignement chrétien. Ce que je défends, et donc tout ce qui est écrit dans ce livre, est basé sur le message de l'Evangile de bienvenue et d'inclusion que Jésus a prêché.

Comment comptez-vous mener ce combat à l'avenir ?

Je ne vois pas ça comme un combat, mais plutôt comme une mission effectuée dans le cadre de ma fonction de prêtre jésuite. Mon but est de construire des ponts, de parler avec les paroissiens LGBT+ pour in fine amener l'Église à les écouter.

Que diriez-vous à un jeune LGBT+ français qui ne veut plus avoir la foi, qui s'est détourné de l'Eglise ?

Je lui dirais : tu as été baptisé, tu fais donc autant partie de l'Église que le pape, un évêque ou le curé local. Que personne ne vienne te dire le contraire. Non seulement l'Église est ta maison, mais elle a aussi besoin de toi. Si un prêtre ou un autre membre de la paroisse ne t'a pas fait sentir comme étant le bienvenu, défie-le. Comme a dit Jésus : « Secouez la poussière de vos pieds ». Trouve une paroisse où tu te sentiras bien et accueilli. Pourquoi laisserais-tu quelqu'un te chasser de chez toi ? Mais surtout, n'en doute jamais : c'est aussi ton Église.
Crédit photo : James Martin.