droits humainsL'homophobie d'État au Sénégal, 60 ans d'histoire

Par Thomas Vampouille le 11/06/2026
Sénégal,lois,homophobes,60 ans,histoire,LGBT,afrique

[Article à retrouver dans le magazine de l'été, en kiosques ou sur abonnement.] Au Sénégal, la loi réprime l'homosexualité depuis 1966. Ce qui n'a pas empêché l'émergence d'une communauté LGBT, aujourd'hui victime d'une persécution d'État. Dans ce pays francophone d'Afrique de l'Ouest, l'homophobie est devenue une fière bataille religieuse et souverainiste contre l'Occident.

Photographie : Élodie Martial

Lorsque le Sénégal passe sous domination française au XIXe siècle, l’homosexualité n’est déjà plus pénalisée en France. Les relations homosexuelles privées sont dépénalisées depuis la Révolution de 1791, et le Code pénal napoléonien de 1810 n’a pas réintroduit de disposition homophobe. Si l’administration coloniale impose son ordre moral, elle n’importe pas, comme l’Empire britannique, de “sodomy laws” réprimant les relations entre personnes du même sexe. Ce n’est qu’en 1960, six ans après la fin de la colonisation, que le Sénégal s’installe dans l’homophobie d’État. Durablement.

1966 : première loi homophobe

Le nouveau Code pénal du jeune État indépendant entre en vigueur en janvier 1966. À peine quelques mois plus tard, le Parlement de Dakar y ajoute l’article 319, qui prévoit des peines de prison pour les "actes impudiques et contre nature" entre individus du même sexe. Le président-poète Léopold Sédar Senghor, héros de l’indépendance et de la négritude, n’aura pas empêché son pays d’emprunter cette mauvaise pente.

Pendant plusieurs décennies, malgré cette pénalisation, la question homosexuelle reste sous les radars. Des formes de sociabilité queer se développent discrètement, notamment autour de la figure des goor-jigéen ("hommes-femmes" en wolof), terme ancien désignant des hommes jugés efféminés ou transgressant les normes de genre, devenu au fil du temps une insulte homophobe. Le Sénégal est même l’un des premiers pays d’Afrique à développer, avec des partenaires internationaux, des programmes de prévention du VIH ciblant les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. Dans les années 1990-2000, Dakar fait figure d’espace relativement tolérant dans la région.

L’arrivée au pouvoir d’Abdoulaye Wade en 2000 coïncide avec une montée du conservatisme religieux. Associations et télévisions islamiques occupent progressivement l’espace public, des éditorialistes sensationnalistes font de la question homosexuelle un sujet de plus en plus visible.

2008 : affaire "du mariage gay"

Le basculement intervient en février 2008 avec l’"affaire du mariage gay" de Mbao. Cette année-là, le magazine people Icône publie des photos montrant une cérémonie privée organisée dans cette commune près de Dakar et présentée comme un "mariage homosexuel". Plusieurs participants sont identifiés publiquement. L’affaire provoque immédiatement une séquence de panique morale nationale : unes sensationnalistes, dénonciations religieuses, appels à la répression, violences et traques publiques. Certains des hommes montrés sur les photos fuient le pays.

Jusqu’alors relativement marginale dans le débat public, l’homosexualité devient soudain un sujet national. Des députés réclament un durcissement de la loi. Des imams organisent des manifestations. Des groupes religieux accusent le gouvernement de faiblesse et dénoncent une prétendue infiltration occidentale menaçant "les valeurs sénégalaises".

Moins d’un an plus tard, la pression s’intensifie encore avec l’“affaire des neuf de Mbao”. Neuf militants impliqués dans la prévention du VIH sont arrêtés lors d’un rassemblement organisé dans le cadre de la lutte contre le sida. Ils sont condamnés pour "actes contre nature" et "association de malfaiteurs" avant d’être libérés en appel après une forte pression internationale, notamment française.

2013 : Obama s’en mêle

L’affaire radicalise durablement plusieurs organisations anti-LGBT. Des associations conservatrices, comme Jamra ou le collectif islamique And Samm Jikko Yi, prennent une place centrale dans le débat public. Leur discours mélange références religieuses, dénonciation morale et rejet d’un supposé agenda occidental imposé au Sénégal. La chasse aux sorcières commence. Dans plusieurs villes, on voit émerger un phénomène abject : des foules excitées exhument les corps de personnes soupçonnées d’homosexualité, et donc jugées indignes d’être enterrées dans des cimetières musulmans.

Dans son roman De purs hommes (2018), qui décrit cette barbarie, Mohamed Mbougar Sarr écrira que si "les homosexuels sont des hommes comme les autres", c’est parce qu’ils sont "aussi seuls, aussi fragiles, aussi dérisoires que tous les hommes devant la fatalité de la violence humaine. […] Ce sont de purs hommes parce qu’à n’importe quel moment la bêtise humaine peut les tuer, les soumettre à la violence en s’abritant sous un des nombreux masques dévoyés qu’elle utilise pour s’exprimer : culture, religion, pouvoir, richesse, gloire…"

En 2013, lors d’une visite officielle à Dakar, le président américain Barack Obama déclare : "Ma conviction fondamentale, c’est que peu importe la race, la religion, le genre ou l’orientation sexuelle, les gens doivent être traités de manière égale par la loi." Le président Macky Sall rétorque que les Sénégalais ne "sont pas encore prêts" à dépénaliser l’homosexualité, tout en assurant : "Cela ne veut bien sûr pas dire que nous sommes tous homophobes". La séquence contribue à ancrer l’homophobie comme un symbole de souveraineté nationale face à l’Occident.

Dans les années 2010-2020, l’homophobie militante se structure en force politique. Jamra dépose plusieurs propositions visant à durcir l’article 319. And Samm Jikko Yi, qui affirme fédérer plus d’une centaine de structures religieuses et conservatrices, organise de grandes manifestations à Dakar pour réclamer, au nom de la défense des "valeurs sénégalaises", l’alourdissement des peines prévues pour homosexualité, ainsi que l’interdiction de la "promotion LGBT". Macky Sall refuse officiellement de modifier la loi, tout en répétant régulièrement que le Sénégal ne dépénalisera pas l’homosexualité. Une ligne ambiguë qui laisse la surenchère homophobe se banaliser dans le débat politique.

2026 : traque générale

En octobre 2023, à nouveau, le corps d’un homme supposé homosexuel est exhumé puis brûlé par une foule à Kaolack, dans l’ouest du pays. L’affaire devient le symbole d’une violence homophobe désormais décomplexée.

L’arrivée au pouvoir, en 2024, du parti de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko, se fait au terme d’une campagne délibérément homophobe, durant laquelle le futur Premier ministre évoque déjà un "casus belli" potentiel avec l’Occident autour de la question LGBT.

En mars 2026, les revendications portées depuis des années par les islamistes trouvent une traduction législative : le Parlement adopte massivement le durcissement de l’article 319. Scène de liesse à l’Assemblée, où la députée Diaraye Bâ lance : "Les homosexuels ne respireront plus dans ce pays." La rupture entre les deux têtes de l’exécutif en mai 2026 n’y changera rien : remplaçant Ousmane Sonko à la tête du gouvernement, Ahmadou Al Aminou Lô s’est empressé de préciser, après avoir fustigé les "gesticulations" de pays comme la France : "Il n’y aura pas de moratoire, cette loi sera appliquée."

À lire aussi : "Face aux persécutions anti-LGBT au Sénégal, nous ne pouvons rester silencieux"

Crédit photo : archive de la presse sénégalaise, 2008 / Élodie Martial, nopil !, présenté au Prix Utopie 2025.