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QUEERTOPIE. « En 2019, on sera un vrai gang ! » : Pesha donne des cours d’autodéfense aux travailleuses du sexe

Depuis quelques années, Pesha, 30 ans, donne des cours d'autodéfense aux travailleuses du sexe, notamment transgenres. Une initiative plus que salutaire, alors que celles-ci témoignent de violences accrues depuis le passage de loi pénalisant leurs clients, et que l'une d'elles, Vanesa Campos, a été sauvagement tuée en août dernier. Quelques jours avant l'ouverture d'un festival dédié au travail du sexe à Paris, TÊTU a rencontré Pesha, pour notre série « Queertopie », consacrée à celles et ceux qui œuvrent au mieux-être des personnes LGBT+.

Comment t’es venue l’idée de donner des cours d’autodéfense à des travailleuses du sexe ?

Je voulais me rendre utile quand, en 2015, j’ai fait la connaissance du Strass, le syndicat du travail sexuel. Il se trouve que je fais des arts martiaux depuis un moment - Systema, box thaï et plus récemment du jujitsu brésilien. Comme il est connu que les travailleuses du sexe (TDS) subissent beaucoup de violences, je me suis dit qu’il serait intéressant de mettre en place des cours d’autodéfense pour elles.

D’expérience, je sais que déjà que se pointer dans un dojo en tant que nana n’est pas évident. Je me bouffais du sexisme, comme toutes les filles qui se sont lancées là-dedans. Poser des questions spécifiques sur le travail du sexe me semblait donc inenvisageable dans des cours habituels. Alors, en septembre 2015, j’ai commencé à organiser des ateliers d’autodéfense par et pour les TDS en non-mixité, sans structure particulière.

Un jour, j’ai été mise en relation avec Sarah-Marie Maffesoli, coordinatrice du programme Jasmine, contre les violences faites aux TDS, pour Médecins du monde, ainsi qu’avec Ali, un mec trans’ qui a suivi une formation en autodéfense féministe avec l’association Garance à Bruxelles. C’est comme ça qu’on a commencé à animer des ateliers coordonnés par Médecins du monde.

A qui s’adressent ces cours d’autodéfense ?

Le programme Jasmine fait le lien entre plusieurs associations. Il y a notamment Acceptess-T - qui s’occupe essentiellement de femmes trans’ sud-américaines, le public du Lotus bus - des femmes chinoises qui bossent à Belleville et dans le 13e arrondissement de Paris, ainsi que Le Bus des femmes - qui suit essentiellement des femmes nigérianes. On a un tronc commun lié à la putophobie, mais selon les groupes avec lesquels on travaille, on se rend compte qu’il y a des spécificités en fonction des violences subies. On s’est retrouvé.e.s dans une approche intersectionnelle (situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes discriminations, ndlr). Quand t’es une meuf, tu subis un type de violence. Quand tu es TDS, une couche se rajoute. Si tu es trans’ et en plus migrante, c’est pire. D’atelier en atelier, on a donc dû modifier beaucoup de choses et, souvent, improviser.

« On s’est aussi rendu compte que les violences sexuelles et les agressions au couteau, qui étaient censées être spécifiques, étaient en réalité des priorités. »

En quoi consistent exactement ces ateliers ?

Le contenu d’un programme d’autodéfense est censé rester confidentiel. Je peux néanmoins te dire qu’il y a de l’autodéfense physique et verbale, des exercices de respiration, de confiance en soi… Chaque public a des besoins différents.

En caricaturant un peu, si tu es blanche, en appart, que tu as des papiers et que tu as autour de toi un réseau de personnes pour t’accompagner, quand tu peux te permettre de refuser les clients que tu ne sens pas, ça t’épargne déjà pas mal de choses. Mais ce qui fait aussi que s’il y a une agression, tu es beaucoup moins préparée à gérer la dose d’adrénaline qu’il va y avoir. Et en général, les agressions qui se passent en appart’ sont extrêmement violentes. Ce sont souvent des mecs qui débarquent à plusieurs. Ou un faux client qui vient pour te braquer… Quand on travaille en appart, ce sera difficile de crier parce que tu ne veux pas que les voisins connaissent ton activité, à l’inverse des femmes qui bossent au bois, avec qui on va pouvoir envisager plus de stratégies collectives ou de techniques bruyantes.

Pour celles qui parlent peu ou pas du tout français, nous sommes aussi en train de travailler avec une prof de français pour mélanger cours de français et autodéfense verbale.

Et puis, on s’est aussi rendu compte que les violences sexuelles et les agressions au couteau, qui étaient censées être spécifiques et sur lesquelles on ne devait bosser qu’en complément, étaient en réalité des priorités. Depuis le passage de la loi, c’est la débandade. C’est catastrophique. Tout le monde se fait agresser.

« On a reçu beaucoup plus de témoignages de filles victimes de violences depuis le passage de la loi. »

Tu estimes que la loi de lutte contre « le système prostitutionnel », adoptée en 2016, met clairement davantage en danger les travailleuses du sexe ?

On a reçu beaucoup plus de témoignages de filles victimes de violences depuis le passage de la loi. Une augmentation significative. Les conditions de travail sont de plus en plus précaires. Il est très difficile pour les travailleuses du sexe de prendre deux heures pour venir aux ateliers quand elles savent que ça va peut-être leur faire rater leur seul client de la semaine. Alors qu'elles en ont besoin pour bouffer, pour payer le loyer. Donc on s’est retrouvées pendant les cours avec des personnes qui rentrent, qui sortent. Mais il est très important de pouvoir laisser son téléphone allumé si des clients appellent, c'est pourquoi on sort complètement du cadre habituel d’un stage d’autodéfense où tu arrives à l’heure et tu restes la journée avec un programme bien calé. Là, c’est absolument impossible, on est obligées de jongler avec plein de paramètres.

Cette loi est absolument catastrophique, pour plusieurs raisons. Les bons clients se raréfient parce qu’ils ont peur de se faire choper par les flics, très logiquement. Du coup, il ne reste que les mauvais clients. Ceux qui négocient, qui sont moins respectueux, font jouer la concurrence, veulent le faire sans capote… Quand tu as le choix, tu ne les prend pas, sauf que les bons clients se raréfiant, les travailleuses du sexe se retrouvent obligées de prendre ceux qu’elles se permettaient de refuser avant. Ça veut dire pratiques à risque, baisse des tarifs... Pour le cas du travail de rue, les clients attendent des TDS qu’elles soient bien planquées dans des endroits isolés. Donc où elles sont aussi davantage exposées aux dangers.

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C’est ce qui s’est passé au bois de Boulogne, où Vanesa Campos a été tuée alors qu’elle était isolée, dans le noir complet...

Oui, et c’est ce qui fait que les travailleuses du sexe et leurs clients deviennent des cibles privilégiées pour les agresseurs, qui savent que ni elles ni leurs clients n’oseront aller porter plainte auprès des flics, parce que le client est de base coupable d’être allé voir une TDS, et que l’accueil de ces dernières par les flics est globalement exécrable.

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« Les violences faites aux travailleuses du sexe trans’ sont particulièrement chargées en haine. »

Quels sont les besoins spécifiques des travailleuses du sexe trans’ ?

Les violences faites aux travailleuses du sexe trans’ sont particulièrement chargées en haine, parce qu’on est vraiment au croisement de la putophobie, souvent, du racisme, et de la transphobie, avec en plus une ignorance et un mépris absolu de la part du gouvernement et des flics. Les violences qu’elles subissent sont stupéfiantes de cruauté, et là, la responsabilité de l’État est très lourde. Elles ont beaucoup de difficultés à venir, parce qu’elles se disent souvent « à quoi bon ? », ou « de toute façon, si je me défends, ça va me retomber dessus ». Il y a beaucoup de résignation, de lassitude. Et en même temps une volonté très forte chez beaucoup d'entre elles de faire bouger les choses, de lutter contre le stigma, de prendre la parole et se battre pour tout simplement avoir le droit de vivre.

Les femmes trans' migrantes TDS mènent de front plusieurs combats, ça demande un mental d'acier. En ce qui concerne les ateliers d’autodéfense à proprement parler, certaines peuvent être restreintes dans leurs mouvements en raison des injections de silicone par exemple, donc on doit vraiment s’adapter à chacune.

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Ramona, TDS trans (au centre) est formée par Pesha (à sa gauche), pour organiser elle-même des cours d'autodéfense (Crédit photo : Camille McOuat).

Est-ce que tu reçois aussi des travailleurs du sexe masculins lors de ces ateliers ?

Les ateliers s’ouvrent aussi aux mecs, excepté les hommes cisgenres ayant une activité avec une clientèle féminine, parce que les risques encourus ne sont pas du tout les mêmes ici que pour ceux ayant une clientèle masculine. On le sait bien, la violence vient en grande majorité des mecs.

En tant que travailleuse du sexe, as-tu déjà toi-même subi une agression ?

Je n’ai pas été victime de violences physiques. Mais j’ai été victimes de menaces, de harcèlement, et puis de violences institutionnelles. J’ai toujours bossé dans des cadres privilégiés. Je suis blanche, j’ai des papiers. Puis je suis une « occasionnelle », je ne fais pas que ça comme boulot. Mais une expérience a pour moi été vraiment le moteur de mon envie de militer. C’était lorsque j’étais strip-teaseuse entraîneuse dans un bar à hôtesses. Des collègues ont été violemment agressées en sortant du boulot par des mecs qui savaient qu’elles avaient du cash. Ils ont continué à les tabasser alors qu’ils avaient déjà chopé leurs sac à main. Il y avait un énorme mépris de leur part. Quand les filles m'ont raconté ça, je leur ai dit qu'il fallait aller porter plainte. Là, elle m'ont regardée avec des yeux ronds et m'ont dit : « Mais tu crois qu'il vont nous dire quoi les flics ? Ils vont comprendre où on bosse, ils en auront rien à foutre de nous aider ». C'est là que j'ai compris ce qu'était le stigma, et l'isolement qu'il représentait.

Combien de personnes ont pu bénéficier de ces cours d’autodéfense ?

Pour l’instant, une centaine de personnes sont venues depuis 2015, avec des régularités variables. Nous avons créé un groupe de travail, qui a été coordonné par Sarah-Marie Maffesoli et moi. Nous nous sommes retrouvées avec plusieurs travailleuses du sexe de différentes communautés, dont plusieurs femmes trans' sud-américaines. On a fait une sorte de petit panel Benetton de la puterie (rires), avec une douzaine de personnes, pour réfléchir à ce qu’on avait envie de garder, d’enlever, de rajouter à la méthode initiale… On a aussi invité des collègues à témoigner.

De ce groupe de travail est né le projet de former des travailleuses du sexe à être elles-mêmes formatrices. Le but, à terme, est de former au moins une TDS pour chaque communauté, dans l'idée de créer des espaces non-mixtes encore plus adaptés. Ce qui est super, dans le cas d’un groupe de femme trans’ qui travaillent au bois, c’est que bientôt une femme trans’ du bois pourra l'animer, avec une nouvelle non-mixité possible.

Aujourd'hui, 10 travailleuses du sexe de différentes communautés, parlant différentes langues et travaillant dans différentes conditions sont en formation. On a réussi à avoir une excellente représentation de femmes trans’ et de femmes migrantes, ce qui n’était pas donné, car en termes de précarité, ce sont elles qui trinquent le plus. Donc leur demander de dégager du temps pour ça n’était pas gagné. Mais en 2019, elles vont normalement pouvoir commencer à animer… Et ça, c’est cool. On va être un vrai gang !

Le 15 décembre aura lieu une soirée de soutien à ces cours d'autodéfense féministe destinés aux travailleuses du sexe, au bar La Mutinerie, à Paris.

Les 2, 3 et 4 novembre a lieu au Point Ephémère à Paris le Festival SNAP ! SW Narratives Arts and Politics, qui proposera des projections de films, des soirées spectacles et performances, des conférences et table rondes avec des artistes, expert-es et organisations de travailleurs·euses du sexe.

Crédit photo : Camille McOuat.

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