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25 ans du Centre LGBT de Paris : « Il s’est construit dans la joie, le bordel et la douleur aussi »

[TRIBUNE] Ce 1er avril 2019, le centre LGBT Paris - Île-de-France (autrefois "Centre gai et lesbien") fête ses 25 ans d'existence. Alexis Meunier, y a été volontaire, puis en est devenu le directeur de 1994 à début 1999. Pour TÊTU, il se remémore cette "grande aventure collective".

"“Alex, dis moi, tu ne voudrais pas venir me filer un coup de main au Centre gai et lesbien ? C’est le bordel, j’ai besoin de toi.” Fin août 1994, Philippe Labbey m’appelle. Il était devenu le président du Centre gai et lesbien de Paris, qui avait ouvert ses portes en avril au 3 rue Keller, dans le 11e arrondissement. Je n’y étais pas encore passé, j’avais pris ma « retraite » du militantisme six mois auparavant. Deux ans à Act-Up m’avaient épuisé, et Gilles, mon mari de l’époque, faisait la gueule, notre couple battait de l’aile. Nous passions enfin nos soirées et nos week-ends ensemble. Tranquilles.

"Act-Up, j’y étais arrivé la trouille au ventre"

J’avais rejoint Act-Up en 91, après la mort du sida de mon premier amoureux, qui était resté un ami et qui s’appelait Philippe également. Par colère, par peur aussi. Comme un miracle, je n’avais pas été plombé, mais je me sentais couillon et redevable. Il y avait des trucs injustes et incompréhensibles dans la vie. Je m’étais fait la promesse sur son lit d’agonisant de tout faire à mon niveau pour changer ces horreurs avec le sida et l’homosexualité. J’avais été choqué, quand son corps reposait dans la chapelle de Bichat, de voir ses parents et ses amis - j’en identifiais certains dont il m’avait parlé - et de ne connaître personne, comme un étranger. Même son nouveau copain, que j’aimais bien, n’était pas là. Et si je n’avais pas appris sa mort en lisant les colonnes décès du Monde, je n’aurais même pas pu assister à cette cérémonie de recueillement autour de son corps décharné.

Act-Up, j’y étais arrivé la trouille au ventre, c’était les plus virulents et les plus efficaces. Ils kidnappaient des ministres, balançaient du faux sang un peu partout, engueulaient les médecins et les labos…

J’y avais un peu trouvé ma place en m’occupant de rechercher des financements hors recettes des ventes de tee-shirts, de badges et de la quête hebdo, mais je ne m’y étais jamais vraiment senti à l’aise et légitime en tant que séronégatif. Je n’étais ni brillant, ni beau non plus. Et c’était dur, cette mort omniprésente.

"J’avais encore à en découdre des saloperies autour de l’homosexualité et du sida."

J’avais raccroché des wagons quelques temps après ce fameux 1er décembre 1993 avec la capote sur l’obélisque de la Concorde, les manifs et les contre-manifs, et le concert à la Cigale avec les Rita Mitsouko, Zazie, Obispo (qui avait payé la location de la salle super gentiment), Souchon et les autres. Ça avait rapporté de l’argent ce concert, plus de 100.000 francs que nous avions gardés chez nous inquiets, Gilles et moi, en attendant de pouvoir les remettre en banque.

Crédit photo : CLGBT Paris - Île-de-France.

"Militer me manquait. J'avais choisi"

C’était le contexte quand Philippe (Labbey) m’a demandé un coup de main pour le Centre, et quand on me demande un coup de main je craque à chaque fois. D’autant que Philippe était en quelque sorte le seul ami que je m’étais fait à Act-Up quand j’y étais.

J’avais encore à en découdre des saloperies autour de l’homosexualité et du sida. Militer me manquait, et je commençais à m’emmerder dans mon boulot de contrôleur de gestion dans une boîte de production de films.

Gilles m’observait, il avait compris de quoi il s’agissait et que c’en était fini de nos soirées et week-ends tranquilles. J’avais choisi.

Quelques jours après, je suis passé voir Philippe au 3 rue Keller, nous avons discuté, et j’ai découvert le CGL (Centre gai et lesbien).

"C'était parti pour l'aventure du CGL"

Je suis rentré dans une ancienne boutique qui avait pignon sur rue, une vitrine ouverte, lumineuse, pas comme ces bars du Marais dont les portes et les vitres étaient teintées pour dissimuler ce qui pouvait s’y passer de « honteux » à l’intérieur.

Il y avait une table sur la gauche avec un garçon et une fille, jeunes, qui accueillaient les visiteurs, des présentoirs avec des tracts et des magazines gais gratuits, un bar à droite au fond de la pièce avec une machine à café et un grand frigo, aux murs quelques photos de nus et un dessin de Cuneo, et au milieu des gens et des tables et des chaises. Ça sentait le bouillonnement, la fébrilité de ceux qui s’attellent à faire leurs tâches.

Crédit photo : CLGBT Paris - Île-de-France.

Philippe m'a présenté Fabrice, un joli et jeune garçon aimable et souriant. Le premier salarié du Centre, chargé de l’accueil des gens et des bénévoles.

Au fond, il y avait une pièce avec quelques étagères et des livres. Puis une dernière petite pièce, avec deux planches sur tréteaux. C’est là que je passerai la plupart de mon temps pendant plus de quatre ans. Mon bureau, que je partagerai avec d’autres, salariés, volontaires et objecteurs de conscience.

Il fallait trouver des sous, mettre en place des activités de soutien et de prévention du sida de proximité pours les homos comme le Café positif tous les dimanches, organiser des expos, des fêtes, faire une bibliothèque, rendre le journal rentable, nous rapprocher des commerçants gais, porter une parole pour les droits des gais et des lesbiennes, gérer ce lieu et les équipes, travailler avec la Division sida de la Direction Générale de la Santé (DGS), etc. Et tous les vendredis soirs c’était le vendredi des femmes, interdits aux mecs, comme beaucoup de bars gais sont interdits aux filles.

C’était parti pour l’aventure du Centre gai et lesbien.

Ça me semblait incroyable qu’il ait fallu attendre tout ce temps pour voir s’ouvrir à Paris, la capitale, un centre communautaire comme il y en avait à New York, Los Angeles, Londres, Barcelone, Turin, Amsterdam, Bruxelles…et Tours en France.

Folle Semaine, bal musette et lutte contre le sida

Tout s’est enchaîné très vite après.

La mort de Cleews Vellay en octobre, mari de Philippe et tout-juste ex-président d’Act-Up, et son enterrement politique. Line Renaud s’était arrangée pour que son cercueil soit exposé au Centre avant de remonter l’avenue Ledru-Rollin pour rejoindre le Père Lachaise.

La préparation de la première Folle Semaine de la Saint-Sébastien, en janvier 1995, en partenariat avec les commerçants, un bal musette au Tango, un tea-dance géant à la Locomotive et la première élection du gai et de la lesbienne de l’année.

Crédit photo : CLGBT Paris - Île-de-France.

La négociation d’une grosse subvention de la Direction générale de la santé, le renforcement de l’accueil, de la cafétéria, de nos partenariats avec les associations, la mise en place de permanences sociales et juridiques, la formation des volontaires, le recrutement d’une coordinatrice des actions sida, celui de mon super assistant Guillaume, le déploiement de notre journal mensuel, ...

La bataille du Pacs

Je suis devenu salarié et directeur du Centre en mai 1995, recruté par l’équipe de Fleury Drieu qui avait succédé à Philippe Labbey.

Je me souviens de tous ces moments forts, durant les quatre années où je suis resté en poste : les Gay Pride avec nos chars toujours plus grands et bruyants, le grand bal gai et lesbien à l’Opéra Bastille avec Juliette Gréco comme marraine de la soirée, la visite décontractée de Bertrand Delanoë bien avant qu’il ne devienne maire de Paris, celle de Robert Badinter, le rapprochement entre AIDES et le Collectif de Jan-Paul Pouliquen pour un projet d’union qui deviendra le Pacs, le combat pour l’égalité des droits et le mariage…

Nous avons réussi à inscrire contre vents et marée un Centre gai et lesbien à Paris comme une nécessité de lieu.

Crédit photo : CLGBT Paris - Île-de-France.

Un lieu qui s'est construit dans la joie, la douleur aussi

Il n’y a pas un jour, durant ces quatre ans, où on se consultait pas par rapport au Centre avec Philippe Labbey, et on aimait bien aussi sortir et boire tous les deux, refaire le monde, écrire, lire.

J’ai appris sa mort d’un cancer de la gorge par mon ami Karim, un ami qui surfait sur le site de TÊTU. J’étais en vacances en famille aux Sables d’Olonne. Nous nous étions fâchés quelques années avant,  je n’ai donc pas assisté à son incinération. J’ai pleuré tout seul sur une plage encore sauvage de Vendée en descendant quelques canettes de bière à sa santé.

Le CGL s’est construit dans la joie, le bordel, et la douleur aussi.

Il n’y avait pas de traitements contre le sida et les gens mourraient. L’homosexualité n’était pas simple à vivre non plus.

Je me souviens de ce père d’un des jeunes bénévoles du Centre qui était chauffeur de taxi et qui faisait mille fois le tour du pâté de maison avec une carabine sous son siège.

Heureusement, il ne s’est rien passé, nous avions appelé la police et sommes barricadés pendant plusieurs heures.

"Il y a 25 ans, nous ne mesurions pas l’impact et la suite de nos engagements mais nous étions déterminés."

Je me souviens aussi d’Armand ce jeune et grand jeune homme qui sortait d’une famille ultra catho de Versailles, bénévole, qui était venu m’annoncer qu’il était séropo et qui a fini par se suicider quelques mois après.

Je me souviens aussi de ces jeunes de province qui débarquaient sans un rond à Paris, fuyant ou dégagés par leur famille, qui se retrouvaient sans logement et de quoi bouffer une fois leurs économies épuisées.

"Une grande aventure collective"

Il y a 25 ans, nous ne mesurions pas l’impact et la suite de nos engagements mais nous étions déterminés pour faire bouger les choses.

Le Centre a d’abord été une grande aventure collective, forte, insouciante, à la fois bordélique et très organisée, et surtout pionnière et visionnaire.

Merci à tous ceux et celles qui ont fait le Centre.

Ces années ont été les plus intenses de ma vie, je suis fier aujourd’hui d’avoir participé à cette histoire pour la vie et les droits des gais et des lesbiennes."

Crédit photo : centre LGBT Paris - Île-de-France.

Pour célébrer ses 25 ans d’ouverture, le Centre LGBT de Paris et d’Île-de France organise un gala ce 1er avril à l'Alhambra, à Paris.

Crédit photo : Wikimedia Commons.


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