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LGBTQI+L'homophobie fait-elle partie du "folklore" à l'Ecole polytechnique ?

Par Marion Chatelin le 28/05/2019
Polytechnique

[PREMIUM] Début mai, une affiche montrant deux policiers en train de s'embrasser aurait été "censurée" par la direction de l'École polytechnique. TÊTU a découvert, auprès d'anciens et d'actuels élèves, que ce n'était pas un événement isolé...

«  Polytechnique, rêve de toutes les mères », écrivait Gustave Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues. Mais certaines mamans pourraient être surprises par ce qui se cache derrière les murs du prestigieux campus de Paris-Saclay. Après plusieurs scandales révélés par la presse - sur le sexisme ambiant ou le manque cruel d’ouverture sociale au sein de l’école -, c’est désormais l’homophobie qui a été dénoncée par une association d’anciens élèves, La Sphinx.

Dans une tribune publiée le 7 mai dernier, l’association a relayé la censure d’une affiche de l’association LGBT+ nommée « XY ». Un acte jugé « arbitraire et homophobe », qui va « à l’encontre de la liberté d’expression des élèves et des valeurs de tolérance et de diversité de l’école », selon l’association.

L’interdiction d’afficher a été prise par le « chef de corps », le colonel responsable des militaires sur le campus. Son motif ? On y voit « deux personnes s’embrasser charnellement ». « L’X », comme elle est surnommée par les élèves et tout le personnel encadrant en référence aux deux canons qui s’entrecroisent, est en effet dotée d’un double statut : celui d’établissement d’enseignement supérieur et celui d’établissement militaire, placé sous la tutelle du ministère des Armées. Dans ce cas, les affiches ont été interdites par la branche militaire de l’école. 

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Une décision révélatrice du malaise

Une semaine plus tard, l’école s’explique en interne. « L’intimité prononcée visible entre deux personnes en uniforme n’est pas considérée adéquate dans une institution militaire », écrit la direction militaire dans un mail que TÊTU a pu consulter.

Maxime*, 21 ans, actuellement à l’école, a contacté TÊTU. Son prénom a été changé, car l'étudiant, également militaire, est soumis au devoir de réserve, qui l'interdit de parler à la presse sans l'accord de sa hiérarchie. Une majorité des témoins interrogés dans cet article, répondant aux mêmes contraintes, ont demandé à être anonymés.

Le jeune homme qui « découvre progressivement son homosexualité » a été choqué. « Je n'en reviens pas que de tels comportements puissent avoir lieu ici. Je savais que certaines personnes étaient hostiles, par exemple au mariage pour tous à l’X, mais je ne pensais pas que des actes volontairement nuisibles pouvaient être commis », confie-t-il.

Car cette affiche décrochée n'est que la partie visible de l'iceberg. Denis Merigoux, le président de l’association d’anciens élèves La Sphinx, révèle à TÊTU qu'un autre événement s’est déroulé un mois plus tôt. En pleine nuit, deux élèves auraient arraché et mis à la poubelle d’autres affiches de l’association LGBT+ de l’école. Elles permettaient notamment de promouvoir une exposition sur les LGBTphobies.

Les étudiants, identifiés par des caméras de surveillance, ont été retrouvés par la direction, qui les a sanctionnés par un avertissement. Les deux élèves ont également publié une « lettre d’excuses » anonyme dans le journal de l’école. 

Polytechnique

 

Pour Jules*, actuel étudiant à l’école et membre de l’association LGBT, ce « mot d’excuses » est « ridicule ». « Malgré l’homophobie assumée de cet acte qui était réfléchi, le message envoyé par la direction a été très clair : aucune vraie sanction ne sera prise contre eux. »

Mais pour les jeunes LGBT de l'"X", comme Maxime, ces deux événements peuvent avoir de graves conséquences. « Avant, si j’évitais d’évoquer mon homosexualité publiquement c’était plus par pudeur et timidité, raconte-t-il. Mais tout cela me donne une raison de plus de rester discret. Je n’ai pas envie de supporter des regards ou commentaires de la part de certaines personnes. »

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L’association LGBT+ bridée ?

Le lendemain de la publication de notre article « À l'école Polytechnique, un bisou gay qui dérange », TÊTU a été contacté par la direction de la communication de l’école. Le président de l’association « XY » était également présent pour cet entretien téléphonique. Il avait pourtant décliné nos sollicitations la veille.

L’objectif de l’entretien selon le service communication : « Recontextualiser cette affaire dans le quotidien de l’école. » Pour le président de l'association, qui ne souhaite pas que son nom figure dans l'article, la censure présumée des affiches par le colonel n’est pas un « fait homophobe ». Interrogé sur l’impact que peuvent avoir de telles décisions sur les étudiants LGBT+, il botte en touche. « Ce n'est pas facile de sortir du placard, mais je ne pense pas que cela soit lié à l’école. Il y a une barrière psychologique autour de polytechnique. Nous sommes là [ l’association ] pour leur montrer [ aux étudiants LGBT+ ] qu’il n’y a pas de problème. »

Cette interview chaperonnée n'est pas une surprise pour Bertrand*, ancien élève de l'école et ex-membre de l'association XY : 

« À mon époque déjà, l’association était bridée par crainte ou réalité. Elle n’était pas revendicative. Son rôle, c’était surtout d’organiser des soirées et des activités pour les LGBT+ du campus. Je pense qu’il y avait déjà la crainte que cela ne soit pas accepté par l’encadrement militaire. »

Le « folklore » de l’encadrement militaire

Les polytechniciens suivent une formation militaire initiale d’élèves-officiers. Pour Bertrand, l’encadrement militaire et le fait de vivre « caserné », « crée un cadre et un climat qui font que l’émancipation de jeunes gens n’est pas encouragé ». Et le polytechnicien de poursuivre :

« La plupart sortent de deux ans de travail acharné dans les plus grandes classes préparatoires de France. Ils arrivent à l’X avec l’envie de s’ouvrir et de s’émanciper. Mais cette envie est bien souvent réprimée par l'ambiance militaire. »

Camille* partage le même constat. Cette femme bisexuelle était dans l’école durant les années 2010 et fait partie des rares femmes polytechniciennes - elles ne représentaient que 18% des effectifs en 2017 ! Pour elle, beaucoup de choses sont à revoir. « Pour reprendre les mots malheureux de la présidente de la Ligue de football professionnel, je dirais que cet encadrement fait partie du 'folklore' de l’armée. »

Il y a, selon elle, un « grand manque d’attention et de respect » sur les différentes identités sexuelles. « Les lesbiennes et les bi.e.s n’existent pas, les trans’ on n’en parle même pas », lâche-t-elle. Pour autant, elle ne pense pas que l’association soit « muselée » par la direction puisqu’elle peut faire ses événements et communiquer dessus. Mais au moindre litige, c'est toujours la direction qui gagne : « Les élèves ne peuvent pas faire autrement, il doivent obéir à leurs supérieurs. »

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Le nerf de la guerre : le devoir de réserve

Comme pour tous les militaires, les élèves sont soumis au fameux devoir de réserve. Ils ne peuvent pas donner leur opinion politique, religieuse, ni s’exprimer dans les médias. Pour Camille*, c’est le nerf de la guerre : « Dans d’autres écoles les élèves pourraient tenter de se tourner vers des regards extérieurs comme la presse pour dénoncer cette attitude. Mais là, ils ne peuvent pas car cela enfreindrait le devoir de réserve. »

Pour Julien*, ancien élève de l’école, sorti du placard en deuxième année, le devoir de réserve est « instrumentalisé par la hiérarchie dans le but d’avoir un outil de sanction contre les élèves ».

D’autant plus que, selon certains étudiants comme Pierre*, actuellement à l'X, tout le monde ne serait pas soumis au même devoir. « On sent chez certains cadres militaires une aversion problématique envers certains élèves, la plupart du temps corrélée avec une participation plus ou moins affichée à la Manif pour tous ou avec des valeurs chrétiennes bien assumées. »

Bertrand*, présent à l'école lors des débats sur le mariage pour tous, se souvient d'ailleurs d'une tribune dans le journal étudiant, se demandant "l'homosexualité, est-ce normal ?". Pour la direction de l'établissement, apparemment, c'était beaucoup moins grave qu'un bisou gay : selon Bertrand, le journal avait été mis entre toutes les mains.

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* Pour ne pas mettre en danger les personnes qui témoignent, soumises au devoir de réserve, leurs prénoms ont été changés. 

Crédit photo : AFP.