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La direction du Refuge se « met en retrait » après une enquête accablante de Mediapart

Une enquête publiée sur Mediapart dénonce l'encadrement des jeunes au sein de la fondation Le Refuge, du harcèlement des bénévoles et des salariés et une gestion financière qui interroge. Le président et le directeur général de la fondation ont annoncé se mettre "en retrait" le temps qu'un audit soit réalisé.

De toutes les associations LGBT+, Le Refuge est sans doute la plus connue du grand public. Basée à Montpellier, la fondation accompagne les jeunes LGBT+, de 14 à 25 ans, chassés de chez eux. Mardi 15 décembre, Mediapart a publié une enquête fleuve mettant notamment en cause une "prise en charge défaillante" des jeunes LGBT+. Le journal d'investigation étrille aussi la gestion financière de la Fondation, l'existence possible de travail dissimulé, mais, surtout, évoque des faits de harcèlement de la part de la direction. Directement visés, Nicolas Noguier, président, et Frédéric Gal, directeur général, ont dénoncé une enquête "à charge".

Cependant, lundi 21 décembre, dans un communiqué, la fondation annonce qu'un audit serait réalisé "par un cabinet extérieur" : "Le conseil d’administration a demandé à ce qu’un audit soit réalisé en janvier par un cabinet extérieur. Celui-ci portera sur trois volets : la gouvernance, les finances, les relations avec les bénévoles et les jeunes accueilli·e·s. Les conclusions de cet audit seront rendues publiques". Le Refuge a également annoncé que le temps de cet audit, son président et son directeur général se mettraient "en retrait". "Leurs fonctions seront assurées collégialement par le conseil d’administration pendant ce temps", précise le communiqué.

Un accompagnement "pas à la hauteur"

Mediapart a interrogé prés de près de cinquante personnes passées par Le Refuge. Parmi eux 16 salariés, délégués et travailleurs sociaux, 23 bénévoles et 8 jeunes hébergés. Est dénoncé un suivi des jeunes parfois "problématique" et "dangereux". Plusieurs des personnes interrogées pointaient du doigt le manque de professionnels encadrant les jeunes. Et malgré des alertes répétées depuis plusieurs années, et le passage en fondation, rien n'aurait changé. Des témoins racontent notamment une prise en charge des personnes trans, qui seraient ridiculisées et régulièrement mégenrées.  "Ça revient tellement souvent qu’on se dit qu’ils font exprès. On demandait à ce qu’ils puissent se former sur la question, mais ça n’a jamais été fait", se désole un jeune trans actuellement hébergé par la fondation.

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"En confiant des jeunes en détresse et en souffrance à des bénévoles que nous ne connaissons pas et que nous n’avons peu ou pas rencontrés, qui ne sont formés ni par Le Refuge ni par leurs connaissances professionnelles ou personnelles […], nous mettons en danger ces jeunes", écrit un salarié. "Je ne m'explique pas pourquoi avec l’argent qu’ils ont, le suivi ne s’améliore pas. L’accompagnement des jeunes n’est pas à la hauteur", regrette une travailleuse sociale citée par le journal d'enquête.

Une gestion financière problématique

Les personnes interrogées par Mediapart accusent par ailleurs la fondation de refuser d'utiliser sa trésorerie pour financer des formations. Une déléguée raconte aussi avoir falsifié une demande de subvention pour payer des consultations de psychologues qui n'auraient jamais eu lieu. Un autre problème soulevé : l'association demande un loyer minimum de 30 euros auprès de jeunes qui n'ont pas de ressources. Selon des témoins cités par Mediapart, des jeunes se seraient prostitués pour payer ces loyers, ce que dément le président de l'association.

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Pourtant, selon le bilan de l'année 2019 cité par le journal, la fondation a reçu trois millions d'euros de dons et de subventions. Le bilan comptable compte un excédent de plus de 800.000 euros et la trésorerie s'élève à 2 millions d'euros. Les frais de communication se sont élevé à 237.000 euros en 2019. Selon Mediapart, sur les 3,3 millions collectés cette année, seuls 46,8% ont servi à remplir la mission sociale du Refuge. Cette gestion financière a même interrogé la mairie de Paris qui aurait diligenté une enquête.

Des "câlins" gênants

Selon plusieurs bénévoles interrogés par Mediapart, le président du Refuge Nicolas Noguier, se ferait appeler "papa" et donnerait fréquemment des "câlins" ou des "étreintes" à des jeunes. Un délégué décrit un comportement "pas sexuel, mais il était trop tactile, il les tripotait partout, c'était malsain", ce qui provoquerait chez les bénévoles un sentiment de malaise. Les démonstrations affectives sont assumées par les dirigeants, qui avancent vouloir construire un lien de confiance avec les jeunes. Dans l'enquête, aucun jeune n'a confirmé ou infirmé ces pratiques.

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Une dizaine de témoins auraient par ailleurs confié à Mediapart avoir dû repousser les avances de Frédéric Gal. "Une fois, après un dîner pro, il m’a proposé de monter dans sa chambre. J’ai refusé. C’était dans la continuité d'un jeu de séduction permanent. Il peut faire du pied au restaurant, faire des massages alors qu’on n’a rien demandé. Je pense qu’il ne s’en rendait pas compte", dit l'un d'entre eux. Selon Mediapart, le président a été visé par un rappel à la loi du procureur de Montpellier en 2007 après avoir envoyé des SMS de manière insistante à un individu. "Mais il ne s’agissait ni d’un jeune de l’association, ni d’un mineur. Il avait une vingtaine d’années", se défend Nicolas Noguier

Une pression sur les bénévoles et salariés

Plusieurs salariés et bénévoles interrogés par Mediapart dénoncent également des "conditions de travail très difficiles", un fonctionnement "monarchique" et un "management par la terreur". Un environnement qui aurait conduit à un fort turnover. Comme le rappelle le site d'investigation, le tribunal d'Avignon avait déjà condamné Le Refuge à payer 1.000 euros de dommages et intérêts à neuf bénévoles qui en avaient été exclus. La décision de justice, citée par Mediapart, dénonce une mise au ban "dans des conditions particulièrement cavalières".

Selon le journal, plusieurs bénévoles effectueraient en réalité l'équivalent d'un travail à temps plein. Une déléguée lilloise estimerait son engagement bénévole à 39 heures par semaine, en dehors de son travail. Le journal rappelle qu'un bénévole ne peut être soumis à une sanction ni ne recevoir d'ordre de la part de la structure. "On travaillait tellement sous tension et avec la peur permanente de recevoir des reproches de Nicolas ou Frédéric, qu’on pouvait délaisser [la] prise en charge [des jeunes]", déplore une autre salariée.

Des conséquences sur l'association

Dans son communiqué, la Fondation regrette "l’augmentation des actes homophobes et transphobes et l’urgence de la situation des jeunes est une triste réalité qui a amené notre organisation à devoir se développer rapidement pour y répondre". "Peut-être que la mobilisation permanente des équipes n’a pas laissé assez de temps pour professionnaliser notre structure comme il l’aurait fallu, admet-elle. Peut-être ne sommes-nous pas encore assez formé·e·s sur les questions relatives à la transphobie". Contacté par TÊTU, Le Refuge n'a pas encore donné suite à nos sollicitations.

Suite à la parution de l'enquête, le maire de Montpellier, Michaël Delafosse a demandé lors du conseil de métropole "de surseoir au versement des subventions" de la fondation jusqu’à ce qu’une "clarification de la gouvernance" soit faite. Selon les informations de TÊTU, la Dilcrah a également demandé des comptes à la Fondation Le Refuge dans un courrier daté du 17 décembre. Dans cette lettre, Frédéric Potier, le délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT, invite Le Refuge "à bien vouloir [me] fournir des explications détaillées permettant de faire toute la lumière sur les éléments soulevés dans cet article." 

Crédit photo : Capture Youtube / Le Refuge


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