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chanson françaiseÀ la rencontre de Lala &ce, la sensation queer et brûlante qui embrase le hip-hop français

La magie de Lala &ce, c'est de parvenir à éveiller une libido, aussi inexistante qu'elle puisse être. Chacun de ses titres s'écoute comme un appel au charnel, une incitation à l'amour dans sa forme la plus ardente. Armée de son flow caniculaire et de sa voix éminemment suave, cette Lyonnaise d'origine élabore une musique expérimentale…

Crédit photos : Pierre-Ange Carlotti

La magie de Lala &ce, c'est de parvenir à éveiller une libido, aussi inexistante qu'elle puisse être. Chacun de ses titres s'écoute comme un appel au charnel, une incitation à l'amour dans sa forme la plus ardente. Armée de son flow caniculaire et de sa voix éminemment suave, cette Lyonnaise d'origine élabore une musique expérimentale qui flirte avec l'érotisme. Un constat d'autant plus avéré avec Everything Tasteful, dont la parution est prévue le 29 janvier. Avec ce disque inaugural, l'artiste entrelace ses influences anglophones avec son background dans le rap : un cocktail bouillant, sublimé par une attirance pour la gent féminine et une sexualité pleinement assumées.

Le 22 décembre dernier sur Twitter, tu demandais à tes abonné·e·s s'ils te considéraient comme une rappeuse. Mais toi, as-tu l'impression d'en être une ?

Lala &ce : Non, pas trop. C'est pour ça que j'avais demandé, je voulais voir l'avis des gens. Je fais du rap mais il y a beaucoup de sons qui ne rentrent pas dans cette catégorie. Du coup, je me considère comme une rappeuse quand je rappe mais comme une chanteuse le reste du temps. Je ne sais pas trop comment me labelliser.

Et ta musique, tu la définirais comment ?

Avant, je disais un peu aérien, aquatique. Mais c'était des adjectifs d'avant. Maintenant, je la définis comme un peu extraterrestre, "extra tasteful".

Tu viens quand même du milieu du rap et fais notamment partie du collectif 667. En quoi dirais-tu qu'évoluer dans cet univers-là a façonné ta vision de la musique et ta façon de créer tes propres sons ?

Ça m'a surtout permise d'avoir l'approbation de gens qui font du rap, qui sont tout le temps en studio. Et ça m'a mise aussi dans un mood où j'avais beaucoup envie de créer. C'était plus une énergie de groupe que ça m'a apportée. Maintenant, je la retranscris en essayant de faire mon mouvement à moi. C'est pour ça que j'ai ouvert mon label qui s'appelle &ce Recless. Grâce à lui, j'ai signé des artistes, j'essaie de créer mon équipe vidéo. On co-réalise tous les clips qu'on fait. J'essaie de créer un mouvement un peu alternatif au rap et à la musique.

Le milieu du rap est souvent taxé de sexiste, d'homophobe. De ton expérience, dirais-tu que c'est surtout des préjugés ?

Non, je ne pense pas que ce soit des préjugés, c'est quand même fondé. Mais il faut aussi prendre en compte la culture de laquelle ça vient. Une culture de banlieue, un peu rude. Moi, par exemple, je viens d'une culture africaine où c'est un peu aussi le cas. Mais même au sein des cultures françaises, il y a des homophobes et des misogynes. Il faut naviguer dedans. Mais ça rejoint un peu le mouvement que j'essaie de créer. Ce n'est pas forcément quelque chose de très militant, mais on va dire que c'est une autre proposition.

Dans la plupart de tes chansons, il se dégage quelque chose de sensuel, à la limite de l'érotisme. Comment ça se passe en studio pour en arriver à un tel résultat ? Ton but, c'est de donner chaud aux gens ?

Non, même pas, mais ça ressort toujours un peu comme ça [rires]. En vrai, dès que je prends mon téléphone, je commence à écrire les premiers trucs auxquels je pense et j'essaie ensuite de métaphoriser un peu tout ça. Puis, j'aime bien aussi tout ce mood. Je vais bientôt faire un EP qui sera que pour "fuck". J'ai toujours kiffé ça et ça transparaît tout naturellement.

Y a-t-il des artistes dont tu te sens proche musicalement parlant ?

C'est un peu ancien, mais je me sens bien proche de Missy Elliott. The Weeknd aussi. Je suis grave admirative de son parcours et du fait que là où il est maintenant, il arrive toujours à faire des chansons émotionnelles qui touchent. Après, il y a Swae Lee que j'aime beaucoup, mais ça, c'est plus dans le timbre de voix et aussi dans l'apparence. On se ressemble un peu, vite fait.

Et en France, il n'y a aucun nom qui te vient ?

En France, non. C'est triste.

Tu as l'impression de proposer quelque chose de nouveau, qu'on ne voit pas souvent dans notre pays ?

Oui, j'ai l'impression. À force qu'on me le dise aussi, je ressens que c'est nouveau. Le truc, c'est que je n'écoute pas beaucoup ce qui se fait en ce moment. Je ne sais pas ce qui marche ou ce qui ne marche pas, car j'essaie de ne pas être influencée par ça. Si tu regardes un peu ce qui fonctionne, tu vas être forcément influencée, même inconsciemment, et ça va te mener vers quelque chose qui existe déjà. J'essaie toujours de m'éloigner de ça et c'est dans cette optique que l'album a été créé.

Concernant ton récent single, tu as dit sur Twitter : "si t'arrives pas à serrer sur Show Me Love, poto jette l'éponge". Ce titre, tu l'as vraiment composé pour aider les plus galériens d'entre nous à enfin conclure ?

Non, je ne l'avais pas fait en ce sens [rires]. Mais je pense que c'est un bon remède. Ce son, c'était plus pour les "sides". Il en est ressorti un truc très hot et sensuel. Je m'imagine toujours ce son en boîte. Ça n'a pas encore été le cas mais je me dis que si ça passe en boîte, c'est sûr que ça va conclure fort.

Dans ton dernier clip pour "Show Me Love", tu es entourée de tout un tas de femmes. Des femmes noires, blanches, métisses. C'est important pour toi de valoriser la femme dans toute sa diversité à travers ton art ?

Ouais, c'est important. Au début, je mettais plus en avant des femmes noires et je le fais toujours d'ailleurs. Mais je pense que c'est important de montrer toutes les formes de beauté.

Sur "Parapluie", tu dis "girl j'te donne ça bien, j'suis dans pussy jusqu'à la fin". Des paroles explicitement sexuelles, chantées par une femme pour une femme. On n'a clairement pas l'habitude en France. Comment expliques-tu ça ? As-tu la volonté de faire changer les choses à ce niveau-là dans notre pays ?

Je ne suis pas particulièrement militante mais j'essaie juste de normaliser ça. En vérité, ça sort tout seul, comme ça. Si tu me rencontres, tu vas sans doute deviner que j'aime les femmes mais ce n'est pas le premier truc que je vais dire. J'ai fait accepter ça dans ma famille en montrant que c'est une sexualité comme les autres. Je ne force pas le truc quand je dis des paroles explicites. Je le dis vraiment naturellement et j'essaie de ne pas le dire vulgairement. Je pense que c'est la meilleure façon de faire passer mes idées : déjà, pour que les gens kiffent le son, mais aussi pour montrer que c'est quelque chose de normal.

Parler aussi librement de ton attirance pour les femmes et de ta propre sexualité, est-ce que ça a été quelque chose d'évident, d'instinctif ?

Au début, quand j'ai commencé à rapper, je n'étais pas vraiment sûre de mon homosexualité. Je commençais à dire des "il" parce que je n'étais moi-même pas sûre de là où j'en étais. Après, j'ai varié les pronoms avec "il" ou "elle", ou bien je parlais d'autres gens. C'est au fur et à mesure que j'ai commencé à m'accepter. J'avais peut-être peur aussi que ma mère tombe sur des trucs et se pose des questions. Mon évolution musicale, elle est venue aussi avec mon évolution personnelle. Là, je t'en parle normalement car c'est devenu quelque chose de normal dans ma vie.

Il y a quelques choses de "empowering" dans tes paroles, qui font du bien à l'ego et qui donnent envie de se lâcher, d'oser. Concevoir cette musique-là, ça t'a aussi aidée à avoir encore plus confiance en toi ?

Je pense que ça va dans les deux sens. C'est ma confiance en moi qui m'a aidée à faire ce genre de musique aussi. C'est un "back and forth". La musique me pousse aussi à être totalement moi-même. J'ai vécu pas mal à Londres et c'est là-bas que j'ai commencé à prendre la musique davantage au sérieux. Et c'est là où je me suis personnellement découverte. La musique m'a faite me connaître et en me connaissant, je suis arrivée à produire cette musique-là aujourd'hui.

On reprochait beaucoup à Aya Nakamura de ne pas parler un français correct dans sa musique, d'avoir un vocabulaire qui n'est pas compréhensible par le plus grand monde. C'est aussi le cas dans tes morceaux à toi. La musique en 2021, tu dirais que c'est ça ? C'est s'affranchir des barrières d'une seule langue ?

Nous, on écrit comme on parle. Quand Aya chante, je la comprends. Après dans mon cas, il y a des soucis de diction, je sais que je n'articule pas très bien [rires]. Mais à part ça, 2021, je pense que c'est ça. On écrit la musique comme on la parle.

Tu as l'air plutôt active sur les réseaux sociaux et de pas mal échanger avec tes followers. Sais-tu si tu as une communauté lesbienne qui te suit ?

Depuis que je suis sur Twitter, je vois bien que oui. Et ça me fait très plaisir. Quand je vois des meufs en couple m'envoient des vidéos d'elles ensemble, ça me touche, c'est mignon. Ce serait mignon si c'était un couple hétérosexuel qui me l'envoyait, bien sûr, mais c'est quand même différent. J'ai reçu aussi des messages de petits tomboys qui s'identifient à moi, ça me fait plaisir. Ça n'était pas une mission que je me suis donnée mais ça me fait très plaisir, il faut l'avouer.

Sur les réseaux, plusieurs filles ont l'air d'en pincer pour toi. Elles semblent te voir un peu comme une reine du sexe. Est-ce que toi, il y a des artistes qui te font cet effet-là, qui te rendent toute chose ? Peut-être Megan Thee Stallion dont tu parles dans "Cyborg" ?

[Rires] Ouais, c'est vrai, j'aime bien Megan. Elle a un truc. Attends, il faut que je réfléchisse. [Elle marque un temps de pause.] En vérité, je n'aime pas trop fantasmer sur des personnes que je ne pourrais pas rencontrer. Je préfère fantasmer sur une meuf que je vois mais pas forcément accessible pour autant. Parce que Megan, si ça se trouve, si je la rencontre, je vais la serrer. C'est fort possible [rires]. Mais c'est comme aller au strip-club, je ne comprends pas trop le délire. Je serais un peu frustrée. J'aime bien être sûre de mon truc.

Devenir une icône lesbienne à l'échelle française, c'est quelque chose qui te tente ?

Grave, pourquoi pas ! Mais les médias te classent facilement, tu es vite mise dans une case. Et bon, si c'est moi la reine des lesbiennes, ça me va. Mais j'aimerais bien être plus que ça. Après, mes sons parlent beaucoup de ce sujet-là, donc je ne peux m'en prendre qu'à moi-même. Donc ça me ferait plaisir, mais j'aimerais ne pas être catégorisée que comme ça. Et je vais tout faire pour !

Par Florian Ques le 15/01/2021