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Présidentielle 2022 : Taubira, le nouveau « safe word » d’une gauche masochiste

taubira 2022

Quatre ans après l’élection d’Emmanuel Macron qui aplatit le PS, la gauche se lance éclatée comme jamais dans la bataille pour 2022. Chez nombre de militant·e·s, l’espoir est mince d’une campagne galvanisante. À moins que…

Il y avait ce dessin de presse, dans un livre au collège, en deux parties montrant d’abord une famille sagement attablée pour le dîner, puis la même sens dessus dessous, qui étripant sa voisine, qui levant sa fourchette sur l’oncle du bout de table… En légende : "Ils en ont parlé". Hors sujet, cette caricature d'il y a cent ans portait sur l’affaire Dreyfus mais c’est cette image-là qui m’est revenue l’autre soir, en devisant sur Zoom avec des potes gauchistes de cette nouvelle présidentielle qui nous pend au nez. Le ton montait gentiment sur les causes et raisons de la situation de la gauche française, qualifiée même par Libé de "plus conne du monde", chacun y allait de son diagnostic différentiel et soudain, accalmie générale dans l'écran de mon ordinateur : quelqu’un avait dit "Taubira".

Sous mes yeux, le contraire du dessin advint alors : mon pote mélenchoniste rangea la faucille, l'amie coco son marteau, le hamoniste conserva l’œil rêveur, une lesbienne leva le poing. J'acquiesçai d’un air journalistique. J’avais déjà pu constater le phénomène – à vrai dire, il se reproduit chaque fois que 2022 vient sur la table : "Taubira" est devenu le safe word des séances bdsm qu’inflige le petit peuple de gauche à ses illusions déçues. La minute d’avant, chacun s’affirmait prêt à couper sur le champ plutôt que d’entendre les âneries des autres, celle d'après : cessez-le-feu ! Et voici que quarante ans après l'élection de François Mitterrand, on se reprend à parler de "changer la vie", des envies montent de reboulonner des statues, au moins celle-ci. Taubira 2002 : soupirs et grincements, "elle a tué Jospin" ; Taubira 2022 : soupirs de détente, le mojo qui revient.

Forcément, Taubira réfléchit

Les absents ayant toujours raison en politique, la retraite de la dame Christiane, retournée à sa Guyane et ses poètes, fait briller de mille regrets son nom déjà serti dans la loi sur le mariage pour tous… Certes, elle avait piqué sur le tard ce dossier à Dominique Bertinotti qui n'avait pas chômé, mais c’est bien son charisme à elle qui permit qu’au-delà d’un débat long comme un couvre-feu, ponctué pour les personnes LGBTQI+ de mots blessants et de manifs itou, qu'au-delà donc de ce marasme, un certain panache accompagnât la victoire du 23 avril 2013, au temps des cerises. À l’hiver 2016, son départ de Vendôme en danseuse sur sa bicyclette acheva de clouer l’icône, laquelle promit, mais un peu tôt, que la politique, on ne l’y reprendrait plus. Adieu les cons !

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Cinq ans plus tard, malgré deux-trois cartes postales somme toute pâlottes aux côtés des missives clinquantes que nous adressent sans cesse les Sarkozy, Hollande & Cie, rien ne permet de penser que Taubira y pense sérieusement, à 2022. Que mâle y pense, devrait-on dire tant les ambitions masculines bouchent déjà l’horizon, tandis qu'Anne Hidalgo trempe un orteil dans le bain sous un ciel bas marine… On se dit qu'un tel spectacle doit bien forcer Taubira à réfléchir.

Changer la vie

Du côté de la gauche d'en bas, selon un sondage Odoxa pour franceinfo mi-avril, huit sympathisants sur dix réclament un·e candidat·e commun·e, un panache à suivre, et avec enthousiasme si ce n'est pas trop demander pour une présidentielle. Or les plus révolutionnaires doutent encore de combler les 600.000 voix ayant manqué la dernière fois à Mélenchon, Yannick Jadot fait du Hollande sans les petites blagues et puis il y a le PS, canard sans tête. Faute d'une évidence, la gauche d'en haut s'organise des réunions mettant en scène un désir d'"union" que personne autour de la table ne partage vraiment.

Christiane Taubira loin de Paris, les sondages la testent peu mais en février, Odoxa confirmait qu'elle paraît la mieux placée à gauche pour troubler le match retour hélas déjà en vue, Macron-Le Pen. Sans elle, la tâche reviendrait, toujours selon les enquêtes d'opinion, à Xavier Bertrand et alors, ce ne sera pas en nous servant autre chose que l'obsessionnelle trinité des droites françaises en campagne depuis vingt ans : sécurité-banlieues-immigration.

"Et en vous disant ça, je vous en ai déjà dit beaucoup..."

Alors on pétitionne, espérant que la madone réponde à l'appel populaire. "Pour la candidature de Christiane Taubira à l'élection présidentielle 2022", 9.000 signatures et surtout, "Appel citoyen à la candidature de Christiane Taubira pour l’élection présidentielle de 2022", 40.000 signatures à ce stade. Des initiatives saluées par l'intéressée dans sa dernière preuve de vie en date, une interview chez nos consoeurs de Causette : "J'ai de l'admiration et du respect pour celles et ceux qui s'organisent autour de ma candidature de façon très active, qui se sentent concernés par notre sort commun, qui expriment leurs préférences. Et en vous disant ça, je vous en ai déjà dit beaucoup..."

Ah, ces trois petits points qui en disent trop ou pas assez. On se prend à imaginer la classe internationale d’une telle élection : surpassée la VP Kamala Harris, voici la présidente de la France ! "C'est vrai que ça aurait de la gueule", s'enthousiasmait encore ce lundi 24 mai Benoît Hamon au micro de France Inter, jugeant qu'elle "incarne une synthèse intelligente éclatante". Regards fictionne même sa victoire et la réaction de Gilbert Collard − sur CNews évidemment : "La candidate des noirs et des pédés a réussi un hold-up démocratique. J’ai honte pour la France". Et nos fronts au contraire de se relever avec fierté, "nous les gueux/nous les peu/nous les chiens/nous les rien/nous les maigres/nous les Nègres…"

Bref, on se prend à espérer mieux, simplement mieux que ce qui s’annonce. Frisson, sinon, d'un coup pire que le 21 avril d'il y a vingt ans. Rêver tout haut de #Taubira2022, finalement, c'est dire qu'il faut que quelque chose bouge. Elle a jusqu'en septembre pour se lancer, après il sera trop tard. C’est toujours ça de pris, un espoir d’été.

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