Droits LGBTQIMois des fiertés : avant Stonewall, ces émeutes oubliées de l'histoire des droits LGBT

Par Marion Chatelin le 01/06/2021
histoire de l'homosexualité master Université Goldsmiths Londres

Considérées comme le point de départ de la lutte pour les droits des LGBT+, les émeutes de Stonewall à New York ne sont pourtant pas les premières du genre. Rétrospective, en amont du mois des fiertés, de ces émeutes oubliées à l'importance capitale.

Les émeutes de Stonewall ont fêté leurs 50 ans le 28 juin 2019. Cette révolte de dizaines d'hommes gays, de lesbiennes et de femmes trans contre une descente de police dans un bar de West Village, à New-York, dans la nuit du 28 au 29 juin 1969, est restée dans les mémoires comme le point de départ du mouvement actuel de lutte pour les droits LGBT. Voire de point de départ du mouvement LGBT tout court.

Pourtant, historiquement, c'est faux. Comme le rappelle l'historien américain Marc Stein : "Dire que le mouvement actuel [de lutte LGBT+] a démarré lors de Stonewall n'est qu'une version légèrement améliorée de la notion selon laquelle le mouvement a lui-même commencé ici." Pour l'historien, "les émeutes de Stonewall étaient un tournant, pas un point de départ." Car oui, des émeutes, il y en a eu avant que les femmes trans de Christopher's Street jettent leurs stilettos sur des policiers. A San Francisco,  à New York, à Los Angeles, à Philadelphia, à Washington, à Chicago... Au total, ce sont plus d'une vingtaine de manifestations de protestation qui ont eu lieu entre 1959, date à laquelle la première émeute documentée à eu lieu, et les événements du Stonewall Inn.

"Cooper's Do-nuts" en 1959

Los Angeles, 1959. La cité des Anges compte de nombreuses personnalités queer. Des femmes trans, des hommes gays, des drag queens et des femmes lesbiennes. Entre deux bars gays sur la Main Street, un petit café, le "Cooper's do-nuts" devient un repère de la communauté LGBT, ouvert 24 heures sur 2. Les client.e.s des bars alentours viennent y boire un café filtre ou un cappuccino la journée et, le soir, grignoter quelque chose avant d'aller danser, ou après avoir bu quelques bières.

Mais une nuit du mois de mai 1959, les forces de l'ordre y font une descente. Deux officiers de police demandent aux client.e.s de présenter leurs cartes d'identité. Les policiers arrêtent deux drag queens, deux travailleurs du sexe et un homme homosexuel. Les spectateurs de la scène jettent du café, des tasses et d'autres objets sur la police, pendant que dans la fourgonnette, les interpellés protestent. Finalement,  ils réussissent à s'échapper, et les policiers rentrent bredouilles au poste.

Mais les clients du café ont commencé à défiler dans la rue, rejoints par les clients des lieux de convivialité de la Main Street. Les forces de l'ordre sont arrivées en renfort et ont arrêté de nombreuses personnes. C'est la première fois connue que des personnes LGBT+ se sont rebellées contre les forces de l'ordre pour défendre leurs droits.

"Compton's Cafeteria" en 1966

Août 1966, à San Francisco. Dans le quartier de Tenderloin, réputé pour sa pauvreté et l'étrange facilité avec laquelle on peut s'y procurer de la drogue, un restaurant est ouvert lui aussi 24 heures sur 24 : la "Compton's Cafeteria". Les travailleuses et les travailleurs du sexe qui arpentent les environs viennent s'y reposer les jambes, relâcher un peu la pression, et avaler un petit café serré pour tenir debout toute la nuit. Parmi iels, on compte plusieurs femmes transgenres.

À l'époque, le "travestissement" est illégal, et la simple présence d'une personne identifiée comme un homme et portant des habits de femme peut servir de prétexte à fermer un établissement. C'est d'ailleurs pour cela que la plupart des établissement gays n'autorisent pas les femmes trans à entrer, comme on peut le voir dans la série Pose.

Un soir du mois d'août, la police est appelée par le manager du restaurant qui craint que cette clientèle ne le fasse passer à côté de consommateurs plus argentés. Une fois arrivés sur les lieux, des officiers de police prennent violemment à partie une femme transgenre. Mais au lieu d'obtempérer, elle jette son café au visage d'un des officiers. Selon la cinéaste Susan Stryker, c'est à ce moment que la situation dans le restaurant "dégénère". Les vitres du restaurant sont brisées, et la police appelle des renforts. Au total, une douzaine de personnes se battent littéralement contre les forces de l'ordre avant d'être embarquées de force dans une fourgonnette.

Le lendemain, des personnes transgenres et homosexuelles se retrouvent pour protester devant le café. Le 22 juin 2006, une plaque commémorative sera apposée sur les lieux de l'émeute en hommage à ces "héros du mouvement des droits civiques".

mois des fiertés
Crédit photo : Gaylesf wikipédia.

"Black Cat Tavern" en 1967

Dans le quartier de Silver Lake à Los Angeles, au numéro 3909 du mythique Sunset Boulevard, se trouve le "Black Cat Tavern" ("la taverne du chat noir", nldr). Un bar gay très prisé, décrit par des journaux gay de l'époque comme un lieu "heureux et plein d'espoir".

Le soir de la nouvelle année 1967, l'ambiance est forcément à la fête. Il y a des ballons de toutes les couleurs, des arbres de Noël illuminés... A minuit, on entonne "Auld Lang Syne" ("Ce n'est qu'un au revoir", ndlr) et on s'embrasse sur la piste. Mais plusieurs policiers sont infiltrés dans le bar, en civils. Au douzième coup, tous se lèvent et commencent à frapper des clients, avant d'en arrêter quatorze. Motif : "Agression et outrage public". Deux hommes qui s'embrassaient seront condamnés et enregistrés dans les fichiers de la police en tant que "délinquants sexuels".

Le 11 février suivant, une manifestation a lieu devant le "Black Cat Tavern" afin de protester contre le raid mené par la police et pour défendre les droits des LGBT+. Elle est organisée par le groupe PRIDE, pour "Personal Rights in Defense and Education" ("Droits de chacun à la défense et à l'éducation", ndlr) et le Southern California Council on Religion and the Homophile ("Conseil de la Californie du sud sur la religion et l'homophilie", ndlr). Au total, quelque 200 personnes viennent y crier leur colère.

"The Patch" en 1968

Cette émeute a un rôle extrêmement important dans l'histoire de la lutte pour les droits des LGBT+. À Los Angeles, dans le quartier de Wilmington, le bar "The Patch" est à partir d'août 1968, soit un an avant Stonewall, un centre névralgique dans la lutte menée par les queers contre les raids de la police. Un véritable lieu de résistance. Parmi les clients, on trouve aussi bien des hommes que des femmes lesbiennes membres du club de roller-derby local. Mais un weekend d'août 1968, la police fait une énième descente dans le bar. La descente de trop.

Alors que les officiers de police demandent les cartes d'identité de chacun et chacune, le patron du lieu, Glaze Lee, attrape le micro. "Être homosexuel n'est pas contraire à la loi, et ce n'est pas un crime d'être dans un bar gay !", aurait-il alors hurlé selon l'ouvrage GAY L.A : une histoire de hors-la-loi, de pouvoir politique et de lesbienne lipstick.

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Si la plupart refusent de se plier aux ordres de la LAPD, la police réussi tout de même à arrêter deux hommes qui s'embrassaient. Un défilé pacifique s'organise alors spontanément, une "marche fleurie", du bar jusqu'au commissariat. Le patron du bar a acheté des fleurs, et emmène derrière lui tous les clients du bar. Il est alors trois heures du matin.

La foule s'amasse tout le long du chemin. Une fois devant le commissariat, des policiers sortent en renfort pour tenter de calmer la foule. Les manifestants restent néanmoins jusqu'à la relâche des deux hommes arrêtés. Les photos montrant ces hommes et ces femmes, bouquet de fleurs à la main, devant le commissariat, auraient pu faire le tour du monde. Mais l'histoire a ses caprices : ce seront finalement les images des émeutes de Stonewall à New York, un an plus tard, qui resteront dans la mémoire collective des luttes pour les droits LGBT+.

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Crédit photo : Crédit photo New York Public Library.