[Mami Watta fait la cover du magazine têtu· de l'automne, disponible chez vos marchands de journaux ou sur abonnement.] Remarquée mais éliminée aux portes de la finale lors de sa première participation à Drag Race France, Mami Watta a survolé cet été la première édition All Stars de la franchise animée par Nicky Doll sur France 2 et france.tv, malgré le niveau élevé de la compétition. Elle est la star de notre édition d'automne.
Photographie : Jules Faure aka Punani
"Boum, c’est Miss Mami !” Dès 2023, la gagne fougueuse de la future super reine perçait déjà dans l’entame de son couplet pour l’hymne “We Are Légendaires” de la saison 2 de Drag Race France, sa première participation à l’émission diffusée par France Télévisions. Deux ans plus tard, à 27 ans, la bombe a explosé. Tout au long de l’édition All Stars qui a embelli notre été, son humour et sa spontanéité ont séduit autant que son talent.
“Mais peut-être qu’en Suisse, ça se mange…” est-elle ainsi capable de lancer avec une candeur irrésistible à propos d’un organe que d’aucuns, ici, ont plutôt l’habitude de sucer, avant d’hypnotiser le jury par ses looks couture aux riches inspirations africaines, puis de conclure par des lip-syncs de haut vol, comme celui, face à Piche, sur un tube de Yelle.
Avec ses trois challenges au compteur, et aucun épisode en bas du classement, la queen ivoirienne a aisément dominé la saison, laquelle a pourtant tenu toutes ses promesses : quel plaisir, en effet, que de voir nombre des pépites repérées dans les éditions précédentes, comme la seconde finaliste Elips (également en interview dans notre numéro de l'automne), montrer également à quel point leur palette artistique s’est déjà étoffée… Grâce à elles, pas de doute, Mami Matta est bien la reine des reines !
- Recycler ton look Bob l’éponge pour la finale, il fallait oser !
Je me suis dit que la rédemption étant le thème de la saison… autant sauver mon pire look pour en faire quelque chose de stylé ! Quand on avait reçu, en saison 2, le thème “Sous l’océan” pour un défilé, j’avais choisi Bob l’éponge, car je me suis dit que tout le monde m’attendrait sur une esthétique de sirène ou bien inspirée de Mami Watta, qui est une divinité aquatique. Ça me semblait être une idée de génie ! Bon, pour la réalisation de la tenue, c’est vrai que ça a été autre chose… [Rires.]
- Dans cette édition, tu as proposé des looks très mode, en y injectant à la fois du camp et des hommages aux cultures africaines… Quelle leçon
Je voulais qu’on ressente de la mode sur tous les défilés. Mon but était surtout de ne pas répéter des silhouettes, c’est pour ça que j’ai pu porter une robe, puis un pantalon, puis un combo haut-jupe… Pour mes influences, j’aime beaucoup Mugler ou encore le Gaultier des années 90. Cette décennie, qui est aussi celle d’icônes comme Tyra Banks ou Naomi Campbell, est pour moi le summum de la mode.
- Hormis ton look Bob l’éponge, avais-tu gardé d’autres regrets après ta première saison ?
En arrivant dans All Stars, mon objectif principal était de gagner, au minimum, un challenge. Lors de la saison 2, certaines personnes sur les réseaux sociaux jugeaient que je n’avais pas mérité ma place en finale, et je ne voulais surtout pas leur donner raison ! En revenant prendre ma revanche, je souhaitais montrer que j’avais des références et que j’étais capable de les exécuter. Résultat, c’est moi qui ai comptabilisé le plus de victoires !
- Des fans de Moon t’en veulent de l’avoir éliminée aux portes de la finale…
C’est une décision qu’on a réfléchie ensemble avec Moon ! Elle craignait surtout que les fans réagissent mal si l’élimination n’était pas juste. Or, Piche avait déjà remporté un badge, elle n’avait jamais été dans le bas du classement… Ça n’aurait pas été correct de l’éliminer. Ce choix n’a pas affecté notre amitié, puisqu’on l’a fait à deux.
- Tu es aussi responsable de l’élimination choc de Punani…
La fameuse… [Rires.] Rassurez-vous, on est toujours copines. Elle a compris les raisons de ma décision et je lui ai envoyé un message après son élimination pour lui rappeler à quel point je respecte son drag et son travail. Figurez-vous que c’est d’ailleurs Punani qui a fait mon look pour la finale.
- Y a-t-il une candidate que tu as vraiment découverte durant l’aventure ?
Misty Phoenix ! J’avais regardé sa saison, puis elle avait enchaîné avec la tournée, donc je n’avais pas eu le temps de la connaître davantage. Maintenant, c’est ma chouchoute, c’est une queen géniale. Et puis on a fait trois lip-syncs ensemble, ça rapproche.
- C’était aussi une saison placée, pour toi, sous le signe de Theodora : on te verra bientôt faire sa première partie ?
Elle remplit quatre Zénith l’année prochaine, donc qu’elle n’hésite pas à m’inviter ! [Rires.] Pour moi, elle incarne vraiment le futur de la musique française. Son album Bad Boy Lovestory est l’un de ceux que j’ai le plus écoutés en 2024. Comme elle l’a dit à la cérémonie des Flammes, elle représente les filles noires bizarres, et ça, on ne le voit pas encore assez.
- Tu dirais que tu t’es révélée dans cette saison ?
Honnêtement, non. J’ai toujours été la même personne. J’étais sans doute mieux préparée cette année ; par exemple, j’avais répété le talent show une bonne centaine de fois. Et puis j’ai fait tellement de drag entre les deux saisons que c’est presque devenu une seconde nature. J’ai aussi beaucoup appris aux côtés des autres queens ; par exemple, j’ai observé durant la tournée comment Cookie Kunty se maquillait, et j’appliquais ses conseils…
- Tu as encore plus mis en valeur ton identité africaine cette saison. Quel lien entretiens-tu aujourd’hui avec la Côte d’Ivoire, où tu as grandi ?
Je ne suis pas retournée à Abidjan depuis 2021, c’est fou ! Mais je suis censée y aller en novembre pour faire du repérage en vue d’un documentaire sur lequel je travaille… Il faut que je rende à la communauté qui m’a tant donné. Les queers de Côte d’Ivoire ont tellement de choses à raconter, d’autant plus qu’on les attaque pas mal depuis deux ans. C’est le bon moment pour leur tendre le micro et d’essayer de faire avancer leurs droits. Là-bas, l’homosexualité n’est pas pénalisée, mais elle est tout juste tolérée. Par exemple, l’homophobie n’est pas une circonstance aggravante en cas d’agression. Nous ne sommes pas protégés.
- Pourtant, une communauté queer émergeait dès les années 90, comme on le voit dans le documentaire Woubi Chéri, que tu avais défendu au têtu· ciné-club, en janvier.
Les queers finissent toujours par se retrouver. On trouve toujours des signes, des langages, des moyens pour se reconnaître. Il y a aussi des lieux cachés. Ado, j’étais en couple avec une fille – la pauvre ! Puis j’ai rencontré un garçon dans une soirée, en boîte de nuit, où il n’y avait que des homosexuels. Je l’ai suivi chez lui, et cette nuit-là j’ai compris qui j’étais.
- Comme tu as eu l’occasion de l’évoquer, il a ensuite fallu gérer la famille…
Quand j’ai compris que j’étais queer, tout est allé très vite ! J’ai arrêté le catéchisme, j’ai rompu avec ma copine. À la fac, j’allais en cours avec mon petit fard à paupières et je tenais tête aux professeurs. Je me croyais à Stonewall, je me prenais pour la Marsha P. Johnson ivoirienne ! [Rires.] Mais je me démaquillais avant de rentrer à la maison pour que mon père ne remarque rien. Puis j’allais sur les réseaux sociaux où je faisais beaucoup de militantisme.
- Comment expliques-tu ce côté militant apparu très tôt ?
C’est parti d’une incompréhension : c’était illogique pour moi que les hétéros puissent s’embrasser et se tenir la main dans la rue pendant que nous, on ne pouvait être nous-mêmes qu’à l’abri des regards. Pourquoi doit-on avoir aussi peur d’être qui on est ? C’est là que j’ai commencé à m’éduquer sur les luttes LGBTQI+, à m’intéresser au drag… Je parlais de tout ça à qui voulait bien l’entendre. Sauf à mes parents !
- Cette année, tu nous as dit que la communication s’était améliorée avec eux, excellente nouvelle !
Aujourd’hui, je les radicalise ! [Rires.] Avec eux, j’ai compris qu’il fallait choquer pour habituer les esprits. J’ai commencé en envoyant des photos de moi en bikini dans la discussion de famille. Ensuite, mes performances drag. Personne ne calculait. Au fur et à mesure, ils se sont mis à me répondre, même s’ils ne comprennent pas toujours.
- Ne pas baisser les bras face à ceux qui ne comprennent pas, c’est le message ?
Ah non ! Surtout pas ! Il faut parfois baisser les bras. C’est légitime de couper les ponts avec des personnes qui représentent un frein à notre cheminement identitaire. J’ai dû en passer par là avec mes parents au début, et je ne le regrette pas une seule seconde. Heureusement, ils sont revenus, mais si ça n’avait pas été le cas, j’aurais survécu. C’est important de se mettre soi-même sur un piédestal et de mener une vie pour soi.
- Tu te souviens de ta première performance drag ?
Elle aurait dû avoir lieu en mars 2020, mais elle a été annulée à cause du Covid… Finalement, ce n’était pas plus mal, car mon look était horrible, et je ne savais pas encore marcher avec des talons. À cause du confinement, ma toute première performance drag s’est faite sur “You Oughta Know”, d’Alanis Morissette… en visio depuis mon 10 m2 à Bordeaux ! C’était quelque chose. Mais je n’ai vraiment pas eu de chance, car quand je suis ensuite montée à Paris pour mon premier show, il a aussi été annulé trois jours avant. C’était pour la Black Excellence, le seul show drag qui mettait en avant les queens noires.
- Tu pourrais relancer le concept ?
J’y pense ! Ça me trotte dans la tête, mais je ne sais pas si j’ai envie de gérer ça toute seule. J’aime le concept en tout cas, c’est aussi ce que font les Rice Queers, pour les artistes drag asiatiques. J’aimerais également plancher sur un one-woman-show où je peux raconter mon histoire avec mon humour. Je ne me projette pas trop sur le long terme, je fonctionne plutôt par projets.
- Côté cœur, le drag peut-il être un frein avec les garçons ?
Ça n’a jamais été un problème. De toute façon, même en dehors, je reste un garçon très féminin. Mami Watta, c’est juste moi avec une perruque. Mais le drag peut aussi être un frein pour une raison plus personnelle : tu as tendance à prioriser ton personnage. Dans mon cas, ça nécessite que je me rase alors que j’aime bien avoir ma petite moustache et ma barbichette. C’est là que je trouve mon pouvoir de séduction. Et j’aime draguer quand je me sens beau !
- Quand on te suit sur Letterboxd, on sait que tu es une grande cinéphile. Cela nourrit-il ton drag ?
Les archétypes de films m’inspirent. Par exemple, j’adore les slashers, particulièrement leurs personnages de blondes écervelées un peu bimbos. Je détestais qu’elles meurent si rapidement, il faut sauver ces pétasses ! [Rires.]
- Tu me fais penser à Paris Hilton dans La Maison de cire !
I know, that’s right ! À l’époque de la sortie, j’étais vraiment fan d’elle. Toujours en rose, avec son petit chien sous le bras, une vraie diva. Quand j’avais huit ans, mon frère m’a montré sa sextape. J’étais tellement choqué que j’en ai pleuré. Je ne pouvais plus la voir. Alors que c’est elle qui a raison, il faut profiter !
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