L'œil et la main fête ses 30 ans ! Espace de rencontre entre personnes sourdes et entendantes, l'émission de France 5 a largement contribué à visibiliser les personnes LGBT+ sourdes.
À l’occasion du trentième anniversaire de son émission L'œil et la main, France 5 diffuse une série de portraits sur la jeunesse sourde d’aujourd’hui. Parmi eux, celui diffusé ce lundi 22 septembre fait la part belle à la queerness sourde avec Winona, artiste non-binaire révélé·e en 2020 par la saison 5 de la série Skam.
À lire aussi : Queer et handicapé : "On ne nous donne jamais la parole"
Un numéro notamment marqué par un tête-à-tête touchant entre deux générations de militant·es, Winona et son père. "Moi, je dis aux gens que tu fais partie d’une nouvelle génération. Nous, on était sur les causes sourdes : la langue, la communauté, l’égalité, l’emploi, l’éducation… Toi, tu prolonges tout le travail que j’ai accompli sur d’autres combats, comme la diversité et la transidentité, auxquels je n’avais jamais pensé", dit le père à son enfant. Il poursuit : "Je n’ai rien contre tes convictions, je suis là pour t’encourager, mais je ne peux pas dire que je comprenne tout ".
Créer des passerelles et nourrir des discussions, telle est la mission de L’œil et la main. Depuis sa création il y a 30 ans, cette collection documentaire ne cesse de raconter, chaque semaine, aux sourd·es comme aux entendant·es, les nombreuses facettes que peut revêtir le quotidien d’une personne sourde. Une exception dans le paysage audiovisuel français ! Autre particularité : son engagement jamais démenti en trois décennies pour mettre en lumière les personnes queer sourdes et leurs problématiques.
Double identité sourde et LGBT+
Pour retrouver la trace du premier numéro consacré aux sourd·es LGBTQI+, il faut remonter au 18 octobre 1997. Le public découvre alors les témoignages de coming-in et out de Christophe, Romain et Sophie, avant d’être emmené à l’Open Café, bar parisien (aujourd’hui fermé) prisé par les personnes LGBTQI+ sourdes. Direction ensuite le cortège de l’Europride pour une interview de Bruno Moncelle, fondateur de l’ACGLSF (Association Culturelle des Gays et Lesbiennes Sourds de France), forte, à l’époque, d’"environ 150 membres". Le militant revendique alors le droit au mariage et à l’héritage pour les couples LGBTQI+. Il fait aussi partie de ceux qui dénoncent déjà de nombreux cas d’agressions sexuelles sur des mineurs de la part de professeurs et de religieux, en l’occurrence dans les écoles pour sourds. Pour conclure le numéro, le présentateur nous apprend à dire "manifestation", "s’embrasser" et "union" en LSF (Langue des Signes Française). Pour les signes "gay" ou "lesbienne", en revanche, on repassera.
"Souvent, on déroge à la loi parce qu’on en a marre."
Dix ans plus tard, en mars 2007, L’œil et la main met, cette fois, en lumière "le défi de l’homoparentalité". Pour ce faire, la parole est donnée à deux couples de sourd·es : Sylvie et Agnès, mères de Blandine, née d’une précédente relation d’Agnès, et Mewan, petite fille conçue naturellement avec l’aide d’un couple d’amis gays, et Bruno et Alban, qui désirent ardemment devenir parents.
À dix ans à peine, Blandine impressionne alors par sa maturité. "Ma mère est sortie avec des garçons et pourtant, elle est devenue homosexuelle. Donc ce n’est pas sa faute. Elle a trouvé l’amour et elle a compris que c’était l’amour de sa vie. C’est comme ça la vie, on ne peut pas choisir. Tant qu’elle est heureuse, c’est ce qui m’importe", intervient-elle au cours du reportage.
On pense aussi aux débats actuels autour de la GPA lorsque Christian Coudouret, alors coprésident de l’ACGLSF, explique : "Souvent, on déroge à la loi parce qu’on en a marre, et il faut continuer comme ça, pour montrer aux politiques que ça se passe bien et les amener à créer une loi dans ce sens".
« Nos deux cultures sont nées de la même oppression »
En novembre 2016, L’œil et la main profite du festival du cinéma de Douarnenez, "où il est souvent question des minorités", pour rencontrer Sarita Vincent Guillot, célèbre activiste intersexe français·e. L’occasion de rappeler, au détour de temps d’échanges entre personnes sourdes et intersexes, que les deux communautés ont bien plus en commun qu’il n’y paraît.
"Un jour, tu m’as raconté ta vie, et là, j’ai pris un coup de massue", se souvient le professeur et chercheur sourd Fabrice Bertin au détour d’un échange passionnant avec Sarita Vincent Guillot. "J’ai trouvé que c’était très proche de ce que vivent les sourds en termes d’identité, d’oppression et d’emprise par le corps médical", poursuit-il.
"Nos deux cultures sont nées de la même oppression : des corps invalidés à la naissance", abonde alors Sarita Vincent Guillot. Avant d’ajouter : "Je ne défends pas les minorités. Je montre que les minorités opprimées vont permettre l’émancipation de tout le monde. Et si le militantisme intersexe a avancé aussi rapidement, c’est aussi parce qu’il y avait les sourds".
Apprendre à exprimer sa queerness
Après avoir abordé l’intersexuation, L’œil et la main se penche, en avril 2021, sur la non-binarité. On suit alors le quotidien d’Ezra, d’abord lors d’un moment partagé avec sa compagne Sylvia, qui écoute et lui signe en même temps un podcast de France Culture au sujet d’un homme trans enceint.
Vient ensuite une réunion du collectif queer sourd Mains Paillettes, au cours de laquelle Ezra débat de l’absence de consensus autour de signes pour dire "non-binaire" ou "gender fluid". "Quand on est sourd, la chance qu’on a avec la LSF, c’est qu’il n’y a pas de féminin ou de masculin. Pour les pronoms, on pointe du doigt, ça me facilite la vie ! Quand je signe, il n’y a pas de gêne. C’est différent avec le français", constate Ezra, qui a changé de prénom, mais tient à conserver le même nom signé.
Après cela, il est question d’expériences d’homophobie ou de transphobie au sein de la communauté sourde, où l’ignorance génère, hélas, tout autant de rejet qu’ailleurs.
Preuve que cette collection documentaire est décidément précieuse pour les personnes sourdes et/ou queer… et pour toustes les autres !
>> L’œil et la main, tous les lundis à 12h55 sur France 5. Les trois numéros inédits de la série spéciale anniversaire, "Nous sourdes : Louisa, Winona, Pauline", sont d’ores et déjà disponibles en ligne sur france·tv.
À lire aussi : "Quand je sens qu'un mec arrive à dépasser mon handicap, ça me rend heureux"
Crédit photo : L’œil et la main - ZED, France Télévisions