[Article à retrouver dans le magazine de l'automne, ou sur abonnement.] Artiste phare du spoken word, le Britannique Kae Tempest a sorti cet été son cinquième album, Self Titled. L'artiste est actuellement en tournée en Europe.
"Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux", promet la Pythie dans une maxime gravée sur le fronton du temple de Delphes, au pied du mont Parnasse, dans le centre de la Grèce. Après un quatrième album introspectif, The Line Is a Curve (2022), Kae Tempest, artiste emblématique du spoken word anglais, revient avec Self Titled (“autonommé”). Un disque en forme de coming out trans que l’artiste de 39 ans signe après avoir fait tomber, en 2020, le T de son deadname.
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Dans ce nouvel opus, Kae Tempest se raconte intimement à son public. "J’ai été un garçon quand j’étais jeune, puis j’ai atteint la puberté et je devais alors devenir une fille. J’ai vraiment, mais vraiment essayé de devenir quelqu’un qui appartient au monde", développe l’artiste. Au point d’étouffer qui il était : "Terrifié à l’idée de dire la vérité et d’arrêter de me cacher, je me suis dit que je ne supporterais pas de me dire que je sacrifierais tout : ma famille, mes amis, les gens qui ressentent ma musique, tout cela partirait. C’était trop imposant pour le regarder en face, comme une ceinture autour de mon cou, et ça continuait de grandir…"
Le rap contre la cage
La voix rendue grave par la testostérone, Kae Tempest évoque également la santé mentale, comme dans son titre “Diagnoses”, où il égrène les acronymes de symptômes que la pharmacopée permet de soulager : "Je ne me suis jamais aussi bien senti chez moi depuis le méthylphénidate et la testostérone. […] Condition ancienne, mais solutions toutes neuves. Dans les temps anciens, ils faisaient des ablutions, j’aurais été un prophète et tu aurais été un guérisseur." L’expérience, il y a deux ans, d’une "seconde puberté", n’a pas été facile mais le presque quadragénaire a pu compter sur la poésie, la musique, le rap libérateur : "Mon corps était étranger à moi-même, mais j’étais persuadé que le rythme m’emporterait loin de la cage dans laquelle j’étais enfermé."
L’album, dont les couleurs de la pochette font référence à celles du drapeau lesbien, puise également dans les accents pop des années sida. D’où la question de la transmission, puis de la parentalité impossible dans un monde qu’il juge sans avenir : "Nous sommes dans une période de grands changements, mais les habitudes sont ancrées, et nous n’avons pas la force de casser les vieux moules". Traversé lui-même par un désir de parentalité, Kae Tempest s’adresse ainsi à son enfant imaginaire : "Je donnerais ma vie pour que ta maison soit chaleureuse."
Quant au succès, l’artiste le renvoie aux calendes grecques : "Ils n’ont jamais voulu de personnes comme moi dans les parages, mais quand je serai mort ils dresseront ma statue dans un jardin." Ce qui compte, à l’aune de cet album authentique, semble bien être la capacité d’adaptation des personnes queers et le talent créatif que cela nous donne pour (re)façonner le monde, qui en a grand besoin.
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Crédit photo : Jesse Glazard