Avec son EP Pierrot le Fou, la chanteuse Marguerite Thiam fait du clown un miroir des fractures qui constellent la vie d'adulte. Nous l'avons rencontrée.
Marguerite Thiam est de ces artistes qui construisent leurs chansons comme on écrit un film. Son deuxième EP, Pierrot, sorti ce 17 octobre, se présente comme un petit électrochoc pop. Dans le clip de "Pierrot le Fou", elle apparaît en clown tragique, écorché, qui ricane entre deux sanglots. La chanteuse convoque cette figure ambivalente comme on porte un masque, à la fois une loupe et un bouclier.
"Je pensais que le masque de clown me permettrait d’être complètement libérée, de pouvoir tout raconter. C’est une façon de se cacher, admet la chanteuse quand nous la rencontrons en terrasse d'un café, sous la chape grisâtre du ciel parisien. Mais bizarrement, je me demande si je ne me rajoute pas un poids en plus parce que je dois assumer le personnage. Un personnage extravagant, qui plus est." Voilà le paradoxe moteur de Pierrot : le costume protège autant qu’il écrase, et c’est précisément cette tension que Marguerite met en musique.
"Je me sens bloquée à quinze ans"
L’EP joue la carte de l’économie dramatique, avec des lignes mélodiques simples et des arrangements qui exploitent le contraste entre le silence et la saturation, ainsi qu’un goût marqué pour l’acoustique organique – piano, guitare, clavier – épicé d’électronique soigneuse. L’écriture navigue entre confession et scénario. Chez Marguerite Thiam, la musique se pense comme un film : plans fixes, contre-champs, ellipses. Et si Pierrot le Fou emprunte son titre à Godard, il doit sa lumière à Lars von Trier et explore un réalisme féroce passé à la moulinette du symbolisme. Elle cite tout autant Haneke que Christine and the Queens, et révèle : "Le cinéma a nourri ma musique. J'adore les artistes dont on reconnaît l’univers même sans le son." Dans le clip, les références fusent : le fard qui coule évoque Dogville, les lumières rouges rappellent Inland Empire, et le regard caméra final, presque agressif, nous renvoie au spectateur-voyeur que Haneke fustigeait dans Funny Games. Thiam joue avec nos nerfs. Elle ne veut pas plaire, elle veut faire ressentir.
Enfant, Marguerite avait peur des clowns : "J’avais envie de pleurer quand j’en voyais un dans une fête de village. Et je ne parle même pas des films d’horreur à la Ça !" Aujourd’hui, elle en fait son double. Pas pour séduire, mais pour dire ce qui reste indicible. Le clown rit pour ne pas hurler et cache sa détresse derrière la poudre et les paillettes. Sous le fard, une faille. "Toute mon enfance, on m’a répété que j’étais mature pour mon âge, et maintenant, je me sens bloquée à quinze ans", confie-t-elle dans un rire. Ses chansons parlent de ce vertige, de ce moment où le monde cesse d’être magique et devient mécanique : "Le passage à l'âge adulte a été, je crois, le summum du traumatisme pour moi. Je suis tétanisée. Je déteste être adulte, renchérit-elle en croquant dans un spéculos. Personne ne nous a prévenu que c’était aussi violent."
Une œuvre marquée par le vécu lesbien
Dans "Pourquoi tu m’en veux", titre écrit avec son frère, les disputes deviennent une forme d’amour inversé. "On s’est rendu compte que tout ce qu’on se reprochait partait indirectement de nos parents." C’est cru, beau, fraternel. "Pierrot le Fou", le morceau-titre, se penche sur les hommes, pas pour les juger mais pour les comprendre : "Tous les mecs sont un peu des Pierrots." Des êtres forts en public, fragiles en privé. Et puis il y a "Rouge", titre pulsionnel et moite. Elle y parle d’amour lesbien, de désir et d’auto-sabotage, de jalousie, sans fard ni drapeau. Dans "Demain j’arrête", dernier morceau de l’EP, Marguerite parle du manque, du contrôle et des dépendances ordinaires – affectives, chimiques, familiales – sans les romancer. Ses chansons ne cherchent pas à sauver, juste à comprendre pourquoi on se noie toujours dans la même eau.
Il y a chez Marguerite Thiam une honnêteté politique qui, si elle n’a rien d’affichée, marque une forme d'engagement : "En tant que femme, dans la vie de tous les jours, on attend de moi que je sois courageuse, forte et indépendante, mais pas trop non plus", pointe-t-elle. Ces lignes traversent l’EP comme une fracture structurante. Elles expliquent aussi bien sa rage et son besoin de création que son refus d’être enfermée dans un rôle. De la même manière, Marguerite Thiam ne cherche pas à être un porte-drapeau. "Je n'ai aucun problème à parler de ma sexualité. Ce que je n'aime pas, c'est quand on ne me parle que de ça." Pourtant, son art transpire le vécu lesbien : la loyauté, la jalousie, la tension entre invisibilité et sur-visibilité. Être lesbienne, ici, ce n’est pas un slogan. C’est une syntaxe, un rythme, une manière d’aimer et de chanter. Elle le dit simplement : "Pour moi, c’est impossible de dissocier l’art de son vécu. Sinon, l’art n’a aucun sens."
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Crédit photo : Pauline Bajzak