[Reportage à retrouver dans le magazine de têtu· de l'hiver, disponible chez vos marchands de journaux ou livré chez vous sur abonnement.] Lauréate du têtu· de la mémoire LGBTQI+ 2025, l'association Les Ami·es du Patchwork des noms se réunit lors d'ateliers où jeunes et moins jeunes restaurent les carreaux de tissus en hommage aux morts du sida.
Photographies : Lucie Cipolla pour têtu·
Au début de la pandémie de VIH-sida, les personnes emportées par la maladie ne pouvaient souvent pas bénéficier de funérailles, tant en raison de leur stigmatisation et de leur précarité qu’à cause de l’interdiction de procéder à des soins funéraires sur les dépouilles de personnes séropositives – en vigueur en France pendant plus de trente ans, celle-ci ne sera levé que le 1ᵉʳ janvier 2018. Alors, les morts étaient souvent incinérés ou déposés dans la fosse commune, ce qui privait leurs proches d'un lieu de recueillement. Pour pallier ce manque, la communauté gay de San Francisco a commencé, dès 1985, à organiser des retraites aux flambeaux lors desquelles étaient collées, sur les murs, des affichettes au nom des défunts.
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Cette célébration matérielle, mais temporaire, de leur mémoire, figurait une sorte de patchwork de papiers multicolores. C’est ainsi qu’a germé l’idée de concevoir des étoffes de tissu, de la taille d’une pierre tombale, brodées du nom des disparus, et de les assembler afin de créer un patchwork, une courtepointe, servant de support physique à la commémoration communautaire. Le rituel s’est développé dans la communauté gay états-unienne et a donné naissance à l’association Names Project AIDS Memorial Quilt, laquelle a déployé pour la première fois en 1987 le patchwork au National Mall de Washington. Un moment fort et symbolique, pour commémorer mais aussi pour alerter.
Travail de mémoire
Deux ans plus tard, l’initiative est reprise en France avec la création de l’association Le Patchwork des noms par Jacques Hébert, Philippe Johnson, Jacques Robert et Claude Vinueza. Aujourd’hui, ce sont Les Ami·es du Patchwork des noms qui perpétuent ce travail de mémoire en participant à de nombreux événements liés au VIH, tout en assurant la conservation des patchworks lors d’ateliers collaboratifs. Depuis 2023, deux fois par mois, les membres de l’association, et quiconque souhaite les aider, se réunissent au Palais de Tokyo, à Paris, pour des ateliers destinés à faire le point sur l’état des carreaux de tissus et restaurer ceux qui en ont besoin.

"Guy, 34 ans, 29/11/84"… Sur les motifs colorés, on lit les noms, les âges, les dates de décès qui traduisent une jeunesse emportée par le sida. Dans la salle du musée où l'on s'active, l’ambiance est studieuse et on n’entend souvent que le bruit des ciseaux et le froissement des tissus. Étudiant aux Arts décoratifs et expert en couture, Rémi, 25 ans, partage pour la première fois ses compétences en s’attelant à la machine à coudre. Il a pour mission de poursuivre le travail commencé par un autre bénévole. À la pédale de la machine, il reprend un carré de 360 cm de côté. Pendant ce temps, Evan, 28 ans, qui a rejoint l’association il y a un an, initient les autres à "la couture des enveloppes", c’est-à-dire à la réparation de la jointure qui fixe au tissu la photo plastifiée du défunt.

Lors de ces rendez-vous bimensuels, on rénove et on recoud, mais on noue aussi de nouvelles amitiés en cultivant la mémoire collective. Ces ateliers communautaires tissent du lien entre les vivants et les morts, mais aussi entre les jeunes et ceux qui ont connu les années noires de l'épidémie. "Face à des communautés de plus en plus atomisées, il y a quelque chose de cathartique à se réunir et à réparer", analyse Pascal, 62 ans, coordinateur des ateliers qui a rejoint l’association en 2021. "Nous n’avons pas connu les années 80-90, mais nous connaissons des personnes qui vivent avec le VIH. Et si le virus n’est pas dans nos corps, il fait partie de nos vies", souligne Iréné, 34 ans, qui en est à sa deuxième fois. "Je vois dans ces ateliers un lieu de sociabilisation intergénérationnel. C’est comme une bouffée d’air frais à l’heure des applications où on perd l’authenticité des échanges", témoigne Rémi, 36 ans, membre de l’association depuis deux ans. "On oublie nos petites vies pour se rappeler celles des autres. Ce sont des œuvres accessibles, qui font partie de notre histoire. C’est dommage que notre nouvelle génération ne s’intéresse pas à nos aînés, car à un moment, il sera trop tard", déplore-t-il avant de reprendre son aiguille.
Un art du deuil
De son côté, Fred Navarro, 65 ans, ancien président d’Act Up-Paris, déballe une étoffe bien spéciale. Il s’agit de celle qu’il est en train de coudre pour son compagnon disparu, avec qui il a partagé dix-huit ans de vie. Après des années consacrées au militantisme pour le droit des personnes séropositives, Fred a trouvé aujourd’hui le temps et l’espace de faire son deuil, et de le matérialiser comme il se doit. "Pour que lui reste dans l’histoire et que je puisse écrire les premiers jours du reste de ma vie", explique-t-il en caressant doucement l'étoffe.

Cette histoire, l’association la fait aussi vivre au-delà de ses ateliers, en se déplaçant pour déployer les tissus lors d’événements commémoratifs ou festifs. Effet garanti sur le public, toujours très ému de découvrir cet art du deuil qui vaut aux Ami·es du Patchwork, pour l'édition 2025 des têtu· de l'année, notre prix de la mémoire LGBTQI+.