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portraitRencontre avec Hélène Hazera, "trésore transnationale"

Par Nicolas Scheffer le 30/03/2026
Hélène Hazera fait l'objet du documentaire "Hélène Trésore Transnationale", de Judith Abitbol.

[Portrait à retrouver dans le magazine de têtu· du printemps, disponible chez vos marchands de journaux ou sur abonnement.] Le documentaire Hélène Trésore Transnationale, de Judith Abitbol, au cinéma ce mercredi 1er avril, retrace le parcours de la militante trans et journaliste Hélène Hazera, aujourd'hui âgée de 74 ans. Nous l'avons rencontrée chez elle, à Paris, entourée de ses livres, de ses disques et de ses souvenirs.

"J’ai été élevée dans l’idée que je ne pourrais jamais faire mieux que mes parents, résistants durant la Seconde Guerre mondiale. J’ai mené quelques combats, mais ça n’a rien à voir avec les dangers qu’ils ont encourus." On peut être septuagénaire, avoir accompli une vie de militante et de journaliste, et ne jamais se sentir à la hauteur de l’héritage familial.

Élève brillante au lycée Janson-de-Sailly, dans les beaux quartiers parisiens, Hélène Hazera se nourrit très tôt de la bibliothèque de son père, ingénieur en organisation, et de sa mère, attachée d’administration. Genet, Rimbaud, Verlaine et les situationnistes participent ainsi à sa construction intellectuelle et identitaire. À la maison, son père affiche une virilité imposante, sinon toxique, quand sa mère rejette les signes de sa masculinité naissante.

"Gauchistes, desserrez les fesses"

Adolescente, la jeune femme vole en cachette les foulards et les rouges à lèvres de sa mère, et pleure en constatant qu’elle ne parvient pas à entrer dans ses chaussures à talons en taille 38. "Les jeunes homos sortent du placard, les jeunes trans entrent dans le placard de leur mère", s’amuse la journaliste désormais à la retraite lors de notre entretien chez elle, un antre dont les murs sont recouverts de livres, de disques, de cassettes audio et de feuillets libres. "Quand j’ai commencé à me réaliser en tant que femme, ç’a été l’horreur vis-à-vis de mes parents. S’ils n’acceptaient pas, ils ne m’ont pas pour autant mise à la porte. Mais, je ne pouvais plus dîner avec eux. Leur regard, surtout celui de mon père, me faisait trop mal. C’est ce qui m’a conduite à faire le tapin", se souvient-elle.

Pas encore majeure, Hélène Hazera goûte à la liberté avec un groupe de "folles" au sein du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR). Puis, elle participe au mouvement des Gazolines, créé en 1972. Malgré les idées disparates de ses membres, ce petit groupe d’une quinzaine de personnes – dont cinq ont fait une transition de genre – s’accorde sur sa détestation des injonctions à penser et des "idéologies qui enferment".

"Nous voulions nous moquer des gauchistes, qui avaient un fort ascendant intellectuel et qui se sont compromis par leur défense d’un régime. Au FHAR, de nombreuses personnes avaient été broyées par le militantisme maoïste", se souvient-elle. Usant du rire comme d’une arme pour déstabiliser l’adversaire, elle invente le slogan le plus célèbre du FHAR : "Prolétaires de tous les pays, caressez-vous", et aussi "Gauchistes, desserrez les fesses". "Je n’aimerais cependant pas que ma vie se résume à quelques moments où j’ai fait la folle", glisse l’intéressée. De fait, les années qui suivent revêtent davantage de sérieux.

Femme et journaliste

Hélène Hazera fait sa transition en 1973 et c’est en femme, la première ouvertement trans à écrire dans un journal, qu’elle se fait une place à Libération, introduite par Michel Cressole, qui souhaite alors que le quotidien embauche des personnes LGBT. Elle y planche notamment sur la télévision : "Mon but, c’était d’écrire des papiers impertinents sur des émissions que je n’avais pas toujours vues, pour que les lecteurs qui n’avaient pas regardé le programme puissent en parler au travail", se ­souvient-elle avec un grand sourire. Elle signe aussi les premiers papiers sur la transidentité et sur le changement d’état civil, porté par le sénateur radical Henri Caillavet en 1982.

Grâce à Libé, la journaliste redécouvre de la fierté maternelle dans les yeux de sa mère : "Elle m’a raconté qu’un jour, alors qu’elle était dans un taxi, elle a vu un exemplaire du journal que le conducteur venait de reposer. Elle lui a alors dit crânement que j’écrivais dans ce journal et il n’a pas voulu lui faire payer la course", rapporte-t-elle. Plus tard, lorsque Hélène obtient une émission sur France Culture, consacrée à la chanson populaire – sa grande passion –, sa mère laisse la radio allumée toute la journée pour ne pas la manquer. À sa mort, Hélène remarque qu’elle avait découpé chacun de ses articles pour les collectionner.

Au mitan des années 1980, en pleine épidémie de sida, l’heure est au désespoir. Les amis du FHAR décèdent les uns après les autres et les obsèques au cimetière du Père-Lachaise se succèdent. "Il était ­urgent que la communauté, composée de gens diamétralement opposés, se soude", affirme-t-elle. Contaminée, Hélène rejoint Act Up-Paris où elle prend régulièrement le mégaphone pour ­dénoncer l’absence de politique de prévention et défendre les droits des trans et des travailleuses du sexe. "Je suis passée du métier de prostituée de rue à celui de journaliste. Je défendrai toujours les prostituées", déclame-t-elle dans le documentaire. Bien plus tard, en juin 1999, elle écrira dans têtu· un long ­article, intitulé "Les sœurs du boulevard Ney", sur des prostituées algériennes trans, "l’un de ceux dont [elle est] le plus fière".

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Crédit photo : Judith Abidbol / Godot Production