livres"La Nuit Ravagée" : un roman hanté de Jean-Baptiste Del Amo

Par Tessa Lanney le 23/12/2025
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C'est l'un de nos romans favoris de l'année 2025. Avec La nuit ravagée, Jean-Baptiste Del Amo signe un récit initiatique sombre et charnel, où l’horreur révèle les non-dits de la France pavillonnaire des années 90.

Cinq lycéens voient leur monde vaciller à la mort brutale et trouble d’un camarade de classe. Tout semble les mener vers une maison abandonnée, qui devient très vite le point de fixation de toutes leurs angoisses, peurs et fantasmes. Dans La nuit ravagée paru aux Éditions Gallimard en mars 2025, Jean-Baptiste Del Amo nous plonge avec une écriture quasi cinématographique dans une banlieue pavillonnaire des années 90, calme en apparence, avec ses habitations toutes identiques, ses jardins bien tondus et ses ados qui traînent faute de mieux.

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Ce décor a toute son importance. La zone pavillonnaire est représentée comme la vitrine d’une société normée où tout est fait pour effacer les aspérités. Entre chronique sociale, roman d'apprentissage et récit horrifique, La Nuit Ravagée rappelle ce que cette France de la fin du XXe siècle avait de verrouillé, se complaisant dans une culture de la respectabilité, où l’on tait les violences domestiques et les drames familiaux et où le racisme et l'homophobie s'expriment au grand jour. Il restitue cette période sans filtre, comme un huis clos sans écrans, sans internet, sans lien direct avec le reste du monde, où les personnages avancent à l’aveugle. Une absence de repères et un isolement qui accentuent la violence des expériences.

Un roman initiatique nourri d'horreur

Dans ce carcan, l’auteur narre des trajectoires adolescentes plurielles et offre une lecture pleine d'acuité de cette étape floue entre l’enfance et l’âge adulte, où se mêlent éveil de la sexualité, solitude, colère et incapacité à formuler ce qui fait mal. En déployant une prose ample et imagée, nourrie d'un sens du détail quasi chirurgical, Jean-Baptiste Del Amo excelle à montrer comment les existences ordinaires de ces jeunes sont traversées par une intensité que personne ne veut voir. Famille dysfonctionnelle, harcèlement scolaire, héritage d'enfant d'immigrés, deuils… chacun·e avance sur une ligne de crête en trouvant dans le groupe un refuge.

Lui-même homosexuel, Jean-Baptiste Del Amo aborde avec finesse l'éveil gay, le désir impossible à ranger dans une case, qui tremble d’abord dans le silence, puis dans la peur, puis dans la tentative de se nommer. On sent tout ce que les années 90 portent de méconnaissance, de honte et de rumeurs autour du VIH qui, loin des centres urbains, circule avec un parfum de menace. L’épidémie est un spectre, un bruit de fond qui circule, une forme sous-texte, comme une seconde maison hantée.

Plus qu'un récit d'épouvante, La nuit ravagée offre une métaphore du passage à l'âge adulte et un roman sur les zones fantômes de soi-même, celles que l'on refoule à l'adolescence et qui finissent un jour par sortir de l'ombre – fusse-t-il à la faveur d'une visite dans cette maison entourée d'un mystère qui maintient en haleine dans une angoisse diffuse qui empêche de lâcher le roman avant d'en connaître le dénouement.

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