Abo

Présidentielle 2027 : carnet de campagne dans le Berry

Par Nicolas Scheffer le 24/08/2026
présidentielle,2027,carnet,de,campagne,Chateauroux,Berry,LGBT,queer,gay,région

[Reportage à retrouver dans le magazine de l'été, chez votre marchand de journaux ou sur abonnement.]À un an de la grande foire démocratique, nous sommes allés dans le Berry voir comment la commu envisage 2027.

Photographies : Dana Tentea/ Hans Lucas pour têtu·

Valençay ou Pouligny-Saint-Pierre ? Dans le Berry, la question peut devenir très sérieuse. Sous les caméras de France 3, plusieurs confréries en toges défendent fougueusement leur fromage de chèvre au sein du jardin du château de Valençay, à une quarantaine de minutes de Châteauroux. Chapeaux noirs sur la tête et sautoirs à l’effigie de leur appellation autour du cou, les représentants du crottin de Chavignol ou du Selles-sur-Cher font vivre leur terroir. Cette année, c’est le Sainte-Maure de Touraine qui l’emporte.

À lire aussi : Lucie Castets : "La gauche est faible parce qu'elle a déçu, c'est à ça qu'il faut répondre"

À quelques mètres de la table des dégustations, Alexis Rousseau-Jouhennet surveille surtout les nuages qui assombrissent les images de la presse. Directeur du domaine et maire de Levroux, commune voisine de 3 000 habitants, ce quadragénaire défend avec passion ce patrimoine. "Un tel château permet de réunir des générations et des personnes différentes. Il appartient à tous et encourage à être fier d’un territoire dans lequel on s’ancre", plaide-t-il. Sous son impulsion, le domaine accueille aussi bien des concours de fromage que des soirées électro dont les basses résonnent jusque dans la vallée. Ancien directeur de l’office du tourisme de Châteauroux, l’homme parle du Berry comme d’autres parlent d’une famille. Et le château de Valençay, avec ses jardins à la française et ses souvenirs de Talleyrand, lui semble capable de faire cohabiter amateurs d’histoire et fêtards noctambules.

"Davantage Berrichon que gay"

Catholique pratiquant issu d’une famille de mégissiers, Alexis Rousseau-Jouhennet a longtemps vécu avec une femme avant d’assumer son homosexualité. Pas vraiment convaincu par le militantisme LGBT, l’étiquette l’intéresse peu. "Je me sens davantage Berrichon que gay, déclare-t-il avec un sourire. Mon homosexualité n’a pas d’incidence sur ma vie. Je ne m’en cache pas, mais je ne ressens pas le besoin d’en parler." La politique l’a pourtant toujours passionné. Enfant, il jouait déjà au maire avec ses Lego. Après des études d’histoire, il rejoint le cabinet du maire de Châteauroux Jean-François Mayet, engagé à droite, puis travaille avec Gil Avérous, gay lui aussi, futur ministre des Sports au sein de l’éphémère gouvernement de Michel Barnier. "Sans avoir jamais été encarté, je me positionne plutôt à droite", confirme Alexis Rousseau-Jouhennet, assez fan du maire Les Républicains (LR) de Cannes, David Lisnard. En cette dernière année avant le départ d’Emmanuel Macron de l’Élysée, il s’inquiète surtout du manque de stabilité politique : "Les atermoiements liés à un budget impossible empêchent de régler les problèmes qui se posent dans les territoires", estime-t-il, citant la désertification médicale comme priorité absolue dans sa commune.

Facilement repérable avec ses grosses lunettes rouges, Michel Navion donne l’impression de connaître tout le monde à Châteauroux, préfecture de l’Indre de plus de 40 000 habitants. Lorsque nous l’appelons, cet avocat à la retraite organise immédiatement une tournée de rencontres. Dans le fond d’un salon de thé du cours Saint-Luc, les discussions s’enchaînent comme les cafés. À 79 ans, cet ancien militant de SOS homophobie tente depuis plus d’un an d’ouvrir un centre LGBT+ à Châteauroux. "Dans une petite préfecture comme ici, un bar LGBT, c’est un bar où vont des hétéros, mais qui est tenu par un serveur gay", plaisante-t-il pour résumer le décor. Il y a bien eu Le Diable Rouge, mais il a fermé en 2013. Michel décrit surtout l’épuisement administratif du militantisme local. "Ce n’est pas tant un problème d’argent. Les pouvoirs publics nous aident plutôt bien depuis qu’Élisabeth Borne a débloqué un budget de 3 millions d’euros pour ouvrir des centres. Mais les subventions sont annuelles, ce qui rend impossible de s’engager sur plusieurs années."

Il aimerait embaucher un salarié à mi-temps dans son association, Lutte contre l’homophobie, afin d’assurer des permanences et de poursuivre les interventions qu’il mène avec Mathis en milieu scolaire. Frêle silhouette à la voix douce, ce jeune homme de 22 ans raconte sans détour l’homophobie qu’il a subie adolescent. "Au collège et au lycée, c’était très difficile. Je me suis totalement renfermé, j’étais dépressif. Avec les confinements, que j’ai passé avec mes parents qui n’acceptaient pas mon homosexualité, ç’a été explosif. À l’adolescence, j’ai eu des conduites autodestructrices, des prises de risque en santé sexuelle sous l’usage de drogues." Aujourd’hui plus en paix, il est accompagnant d’élèves en situation de handicap et témoigne de son expérience dans les écoles du coin.

Plus loin dans le département, Mickaël attend avec son mari Joël la naissance de leur premier enfant. "Cela fait vingt ans qu’on en parle", sourit-il. Après un premier projet de gestation pour autrui (GPA) aux États-Unis, interrompu par la pandémie, le couple s’est tourné vers la Colombie. Mais l’arrivée du bébé coïncide avec la liquidation de leur chocolaterie-pâtisserie près de Valençay. "Dans un contexte économique où chacun se serre la ceinture, la pâtisserie et le chocolat sont devenus des produits de luxe”, explique Mickaël. Militant de l’Association des parents et futurs parents gays et lesbiens, il porte un regard désabusé sur la situation politique.

"Emmanuel Macron a perdu son panache dans son deuxième quinquennat, pour s’engouffrer dans des postures populistes", déplore-t-il, regrettant que la GPA reste un sujet impossible à aborder politiquement malgré un soutien majoritaire dans l’opinion. Déçu, il n’en demeure pas moins engagé, au sein de la Chambre des métiers et de l’artisanat ou de la Caisse d’allocations familiales. "C’est très important d’avoir une représentation LGBT au sein des instances familiales, où dominent encore des personnes peu sensibles à nos droits, tout comme dans les associations de parents d’élèves. Nous devons faire acte de militantisme en dehors des cercles purement LGBT", estime-t-il. Il insiste aussi sur l’importance, pour les militants favorables à l’homoparentalité, de s’investir dans les commissions départementales qui examinent les demandes d’adoption. À ses yeux, la bataille culturelle se joue autant dans ces institutions qu’au travers de manifestations.

Des tensions au paradis de la modération

S’affairant autour de leur van, Réjane et Agnès terminent les derniers préparatifs avant de partir quelques jours sur les routes. Deux chats traversent tranquillement le jardin pendant qu’elles bouclent leurs valises. Mariées depuis deux ans, elles ne se sont jamais quittées depuis qu’elles se sont rencontrées sur Meetic il y a déjà vingt ans. "On a connu l’avancée considérable des droits des personnes LGBT, mais aujourd’hui, le balancier semble avoir changé de sens", souffle Agnès. Réjane pense souvent à son père, gaulliste autoritaire qui avait longtemps refusé son homosexualité avant d’évoluer. "À la fin, il défendait les droits des homosexuels auprès de ses amis !" Simon Ains, lui, ne parle plus à son père. Animateur de la matinale d’Ici Berry, le journaliste se souvient encore du jour où celui-ci a découvert un test VIH dans sa chambre et lui a balancé : "J’espère que c’est pas toi qui mords l’oreiller." Depuis, il observe avec inquiétude le climat politique se tendre. "Ce qui me fait peur, ce n’est pas tellement le Rassemblement national (RN) en tant que parti. C’est la libération de la parole chez ses électeurs." Il raconte avoir entendu des habitants affirmer "très fort que les Arabes devaient rentrer chez eux, car le RN arrivait". Traumatisé par un père "électeur du FN de Jean-Marie Le Pen", il craint que cette violence verbale ne se banalise davantage.

Une inquiétude partagée par Christiane, 75 ans, qui prépare son permis moto après une belle carrière de professeure agrégée d’histoire. "J’ai passé ma vie à enseigner comment ne pas reproduire les erreurs du passé, et voilà que nous nous y engouffrons inexorablement", constate cette féministe qui fut présidente de la section locale de la Ligue des droits de l’Homme. Elle désapprouve en particulier la stratégie de Jean-Luc Mélenchon : "Son parti repose sur un culte du chef, l’humiliation de ses opposants et le clivage des Français", regrette-t-elle, rappelant “le manque de crédibilité de la gauche après la crise de 1929” à cause duquel elle a échoué "à arrêter le nationalisme de la droite autoritaire".

L’Indre a été épargnée par la poussée du RN. Aucun député du parti de Marine Le Pen n’a été élu dans le département et une seule commune s’est dotée d’un maire d’extrême droite. Dans cette région longtemps perçue comme politiquement modéré, beaucoup rapportent un climat plus tendu qu’auparavant. Fin janvier, Jordan Bardella est venu dédicacer son livre dans la petite commune de Coings, à dix minutes au nord de Châteauroux. Plus d’un millier de personnes ont fait le déplacement. Ce n’est pas Bercy, mais c’est plus que la population du village…

À lire aussi : Le RN, allié des LGBT ? Histoire d'un guet-apens politique