[Interview à retrouver dans le magazine têtu· du printemps, disponible chez vos marchands de journaux ou livré chez vous sur abonnement.] Poussée dans le bain politique par le Nouveau Front populaire (NFP) qui la voulait à Matignon, Lucie Castets incarne le dernier souvenir de la gauche unie. Elle se démène désormais pour que le miracle se reproduise avant 2027…
Photographie : Odieux Boby pour têtu·
Interview : Nicolas Scheffer & Thomas Vampouille
"Bonjour, c'est la gauche unie. Vous irez voter aux municipales ?" Près de deux ans après que son nom a fait irruption sur la scène politique, on retrouve Lucie Castets en pleine opération de porte-à-porte militant dans un immeuble HLM d’un quartier populaire de Paris. À l'été 2024, après avoir réalisé un score inespéré aux élections législatives anticipées, le Nouveau Front populaire (NFP) l'avait désignée pour diriger un gouvernement de la gauche unie. Mais Emmanuel Macron a décliné. La voici candidate à la mairie du 12e arrondissement de la capitale, sur la liste d'union de la gauche menée par le socialiste Emmanuel Grégoire [mise à jour : les deux ont gagné].
À 39 ans, la novice en politique affiche un CV dont quelques lignes suffiraient à faire rougir de jalousie nombre de candidats à des postes bien plus élevés de la République… Spécialiste des politiques économiques, elle est passée par la direction générale du Trésor avant de diriger le département international Tracfin, la cellule chargée de la lutte contre le blanchiment d'argent et la fraude fiscale, puis d'être nommée directrice financière de la Ville de Paris. Les politiques publiques, c'est la passion de Lucie Castets : cofondatrice du collectif Nos Services publics, elle a publié l'an dernier Où sont passés nos milliards (Seuil), où elle dessine un projet de gauche alternatif à celui qui a accouché du macronisme en 2017.
Aujourd'hui sur le terrain pour son baptême du feu électoral, Lucie Castets n'a pas abandonné l'espoir qu'une nouvelle union de la gauche fasse dérailler le train RN déjà lancé à pleine vitesse vers le second tour de la présidentielle 2027. Elle s'est donc engagée pour la primaire de la gauche unitaire fixée au 11 octobre. C'est que depuis son enfance, vécue à Caen (Normandie), cette fan de sport a toujours particulièrement affectionné les disciplines qui se pratiquent en collectif, du handball au football. Désormais mariée à une femme avec qui elle a eu deux enfants, elle s'est éloignée des terrains mais a rechaussé avec plaisir ses crampons pour l'entraînement que nous lui avons proposé, après son porte-à-porte, avec une bande de jeunes footeuses assez motivées pour affronter le crachin glacial de ce soir de février. Un bon point pour l'année qui s'ouvre devant elle : Lucie Castets n'hésite pas à mouiller le maillot.
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Vous n’étiez pas engagée en politique avant 2024, et vous voilà candidate aux municipales à Paris. Vous avez attrapé le virus ?
Lucie Castets : Après un an et demi à multiplier les rencontres sur le terrain, il me semblait important de me présenter devant les électeurs et électrices. En dépit des désaccords parfois mis en scène, je perçois un désir profond d’unité à gauche.
Vous êtes aussi engagée en faveur de la primaire de la gauche unitaire, pour laquelle François Ruffin, Clémentine Autain et Marine Tondelier ont déjà présenté leurs candidatures. Et vous ?
J'ai un rôle de tiers de confiance entre les candidat·es, et je porte la voix de la société civile, qui veut une primaire ouverte. Je contribue aussi à organiser un travail de fond, car nous avons l’ambition de transformer la société. Nous ne devons pas nous contenter de trouver des rustines à un modèle capitaliste qui ne fonctionne pas. Je perçois une demande de radicalité, qui s’exprime de manière nuancée et démocratique. Nous devons proposer une plateforme programmatique en ce sens, qui nous mènera à la victoire.
Comment aboutir à un programme commun en partant avec autant de divisions ?
Nous partons d’une base que je continue d’assumer : le programme du Nouveau Front populaire, que nous avons écrit en un temps record. On a ensuite découvert que la situation financière de la France était pire encore que ce que nous savions, et le contexte international a également beaucoup changé. Nous devons donc adapter notre programme, que nous construirons après une phase d’écoute des acteurs et actrices de terrain, qui poussent des idées nouvelles.
Votre combat principal, c’est toujours la défense des services publics ?
Dans de nombreux domaines, le service public fait en réalité bien mieux que le privé ! Je pense notamment à notre Sécurité sociale, qui a des dépenses de gestion bien moindres que les assurances privées des états-Unis. Investir dans les services publics, ce n’est pas seulement soutenir les plus précaires, c'est aussi être plus performants.
Qu’est-ce qui vous a menée à vous spécialiser dans les politiques économiques ?
L’économie est perçue comme destinée à des hommes d’affaires travaillant à La Défense, mais elle est un levier politique énorme. Il faut déconstruire les mythes qu’on nous assène : par exemple, les dépenses publiques n’explosent pas par rapport à l’évolution du PIB. Et une grande partie de l’augmentation du budget tient au fait qu’on aide massivement les grandes entreprises et qu’on a réduit les impôts. Je ne dis pas qu’il faut supprimer toutes les aides aux entreprises, mais la leçon permanente en inefficacité qui nous est faite par la droite et la macronie devrait être remise en cause, car ce sont leurs politiques qui ont augmenté les déficits.
Et l’Europe, dans tout ça ?
Au lieu de mimer Donald Trump dans son entreprise de dérégulation, il nous faut imposer notre modèle. Et si nous ne parvenons pas à obtenir de majorité à l'échelle européenne, il faudrait créer une coalition d’États progressistes pour montrer qu’une économie peut fonctionner avec une politique de gauche. L’Espagne a annoncé une régularisation massive de sans-papiers et augmenté le smic, c'est possible !
Cela faisait longtemps qu’on n’avait pas entendu une défense de la régularisation des sans-papiers !
Non seulement on ne régularise pas les sans-papiers, mais en plus, on en crée davantage ! Je me suis rendue à un point d'accès aux droits, où viennent de plus en plus de personnes dont la situation devient irrégulière, faute d'obtenir un rendez-vous en préfecture. C'est intolérable, d'un point de vue humain, mais aussi économique.
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En 2024, la gauche s’est accordée sur votre nom pour Matignon et elle se montre aujourd’hui incapable de s’engager dans une primaire commune. Que s’est-il passé ?
Lorsque j’ai été désignée, il ne s’agissait pas de trouver une candidate pour la présidentielle. Ce qui m’importe, c’est moins ma personne que de comprendre pourquoi le Nouveau Front populaire que nous avions réussi à former en 2024 est désormais disloqué. La posture maximaliste de La France insoumise (LFI), à savoir acepter l’union à la condition qu'on suive ses orientations derrière son candidat, ne permet pas une délibération collective et démocratique. De même, les dirigeants de Place publique, le mouvement de Raphaël Glucksmann, ne souhaitent pas non plus s’inscrire dans un ensemble plus vaste qu’eux-mêmes, au risque de l’élimination de la gauche à l’heure où l’extrême droite est au plus haut. J’en prends acte, mais je ne m’y résous pas et j’espère que l’union sera la plus large possible pour l’élection présidentielle. C’est la condition pour la gauche puisse gouverner.
Comment recevez-vous ce refus de Raphaël Glucksmann de participer à la primaire ?
Dans ce contexte, la posture consistant à construire une offre politique sur le seul rejet de La France insoumise me paraît irresponsable. Cela ne m'empêche pas d’exprimer des désaccords avec LFI, par exemple sur le fait de qualifier sans ambiguïté les attaques terroristes du 7-Octobre. Ce qui ne m’empêche pas, non plus, d’avoir une position très ferme concernant le génocide qu’Israël commet à Gaza et la violence en Cisjordanie occupée. Un autre désaccord que nous avons, avec Sophia Chikirou en particulier, concerne la complaisance vis-à-vis de la Chine. Ayant vécu une année à Shanghai, j’ai pu voir à quel point il s’agit d’une dictature qui pratique la surveillance de masse. Pour autant, il faut construire une alternative franche au désastre actuel, et je doute qu’on puisse le faire en s’entourant de cadres macronistes. Rappelons-nous toujours que la gauche est faible parce qu’elle a déçu. C’est à ça qu’il faut répondre.
Qu’est-ce que la gauche a manqué pour risquer à nouveau, vingt-cinq ans après, de revivre le 21 avril 2002 ?
Il y a d'abord un enjeu social : la gauche a gouverné mais n’a pas vraiment démontré qu’elle pouvait changer la vie des gens en mieux. Nous devons aussi faire davantage de progrès sur nos pratiques politiques, par exemple sur notre diversité. Nous n’avons pas non plus réussi à installer dans le débat public la montée des violences d’extrême droite, pourtant bien réelle.
En février, c’est un militant d’extrême droite qui est mort à Lyon. La réaction de la gauche vous a-t-elle semblé adéquate ?
Je regrette qu’une partie de la gauche se soit empressée de commenter l’événement en omettant de prendre le recul nécessaire. Quentin Deranque n’aurait jamais dû mourir dans ces conditions. Pour autant, il est absolument inacceptable de mettre un signe d’égalité entre l’antifascisme et le fascisme. Cette mouvance idéologique est la plus grande menace pour la France et le monde.
La première raison du vote LGBT pour l’extrême droite, ce sont les violences homophobes. La gauche en parle-t-elle suffisamment ?
L’extrême droite ne protègera pas la communauté LGBTQI+. Dans chacune de ses manifestations, on entend des propos homophobes sans que le Rassemblement national (RN) ne les condamne. En Italie, dès que l’extrême droite est arrivée au pouvoir, elle a mis en œuvre des mesures lesbophobes. Je le dis à votre lectorat : regardez les votes du RN et de ses alliés… Ce n’est pas parce qu’ils citent Mylène Farmer que le fond de sauce a changé. L'extrême droite sera toujours contre nos droits.
Et l’homophobie dans les stades, vous qui avez pratiqué le football, comment l’endiguer ?
L’homophobie dans le foot est une déclinaison de l’homophobie dans notre société ; c’est donc un combat à mener partout, en portant des valeurs alternatives. Il faudrait, par exemple, davantage valoriser le sport féminin, ce qui permettra de réduire le virilisme. Cette lutte va de pair avec celles contre le racisme ou contre le mépris social.
Jean-Luc Mélenchon vous paraît-il en position de susciter un front républicain dans le cas d’un second tour face au RN ?
Dans le monde de l’entreprise, j’ai entendu des personnes assumer que, dans ce cas, elles ne voteraient pas Mélenchon, tout en comprenant que la conséquence serait l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir. Je refuse catégoriquement de comparer LFI et le RN. Jean-Luc Mélenchon porte un projet qui vise l’émancipation, la lutte contre les inégalités, et non un projet d’exclusion mortifère.
Comment jugez-vous son changement de discours concernant la laïcité ?
J’ai grandi dans une famille très laïque, où la religion ne structurait pas la vision politique. Mais c’est justement pour préserver la laïcité qu’il faut défendre la liberté de croire et de conscience. L'idée que des femmes portant un voile ou un foulard ne puissent pas accompagner leurs enfants lors de sorties scolaires m’est, par exemple, insupportable. La laïcité, c’est aussi une condition de la concorde au sein de la société française, qui est diverse et multiple.
François Ruffin propose de créer un Puy du fou de gauche, Matthieu Pigasse d’être un Bolloré de gauche… La gauche a perdu son imagination ?
Dans notre situation de crise, on ne peut pas faire la fine bouche. C’est très bien d’avoir des contrepoids à l’influence de Vincent Bolloré. Il faut protéger l’indépendance des médias, également face au secteur de la tech. Le débat sur l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans est un bon exemple : nous devrions nous interroger sur la manière d’empêcher que des contenus néfastes leur soient proposés, plutôt que de simplement interdire. Nous n’interrogeons jamais la responsabilité éditoriale des réseaux sociaux. L’ensemble de l’espace public est régulé, et les réseaux seraient le seul lieu à ne pas l'être ?
Dans son interview à têtu·, François Ruffin revendiquait une politique familiale de gauche. Quelle serait la vôtre ?
Un couple sur quatre a des problèmes de fertilité. Les services publics doivent accompagner ces familles, on ne devrait pas avoir à recourir au privé. Mes deux parcours de procréation médicalement assistée m’ont donné l'expérience des difficultés que traversent les couples lesbiens et les femmes seules. Lorsqu’on devient parent, on devient aussi usager intensif de services publics : l’hôpital, la crèche, l’école, les bibliothèques, les piscines… Je me bats pour qu’à Paris, nous les préservions et les développions.
Envisagez-vous la légalisation d'une GPA éthique ?
Je n’ai pas d’opinion tranchée sur la gestation pour autrui, si ce n’est l’interdiction de la commercialisation du corps des femmes. Je comprends le désir de parenté des couples d’hommes, et il y a une forte inégalité entre ceux qui peuvent réaliser une GPA à l’étranger et les autres. Nous devons avoir un débat national sur le sujet, en partant du droit des femmes et en nous assurant qu’il n’y ait pas de contrainte économique les poussant à porter un enfant pour autrui.
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