Alors que sa trilogie Teenage Apocalypse ressort en salles en version restaurée, le réalisateur américain Gregg Araki revient pour têtu· sur l'histoire de ces trois films, ses inspirations et la place qu'il donne dans son cinéma aux représentations queers.
Cinéaste culte, sexagénaire aux allures d’éternel twink, Gregg Araki est sur tous les fronts en cette rentrée 2025 : une version remasterisée de Mysterious Skin ressort aux États-Unis (il est disponible sur Mubi en France), son nouveau film I Want Your Sex est fin prêt, et sa mythique Teenage Apocalypse Trilogy s’offre une ressortie en salles en France pour fêter ses 30 ans. Entre 1993 et 1997, en trois films – Totally F***ed Up, The Doom Generation et Nowhere – Araki a posé les bases d’un nouveau regard sur la jeunesse californienne des années 1990, sa fluidité, son nihilisme et son esthétique. Pour têtu·, le cinéaste de Los Angeles qui reste l’un des pionniers du cinéma queer de l’ère moderne évoque ses débuts, ses inspirations et son nouveau film…
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- Comment cette trilogie a-t-elle pris forme ?
Gregg Araki : Au départ, ce n'était pas une trilogie. Ça a commencé avec Totally F***ed Up, qui était pour moi un hommage à Masculin Féminin, une réinvention LGBT de l'un de mes films préférés de Jean-Luc Godard. Je voulais explorer les problèmes auxquels étaient confrontés les jeunes homos dans les années 1990. Tous les acteurs du film étaient des amateurs qui avaient entre 18 et 20 ans. Comme tout le monde avait un travail ou allait à l'école, on tournait juste le week-end, ou à l'improviste selon leur temps libre. C'est apprenant à connaître ces jeunes que j'ai eu l'idée de faire la trilogie et de donner à Jimmy [James Duval, acteur fétiche d’Araki, ndlr.] un rôle différent à chaque fois.
- Quelles étaient tes inspirations pour les deux films suivants ?
Pour The Doom Generation, je voulais vraiment un univers radical, punk et hors-la-loi. Il s'inspirait beaucoup des films mettant en scène des couples en fuite, comme Bonnie and Clyde (Arthur Penn, 1967) et They Live by Night (Les Amants de la nuit, Nicholas Ray, 1948), tous ces films que j'avais vus à l'école de cinéma et qui m’avaient déjà inspiré pour The Living End. Je voulais repousser les limites de l'Amérique puritaine. Je m'intéressais beaucoup à la télévision, en particulier aux séries : Nowhere, c'était après Twin Peaks qui m'avait évidemment beaucoup influencé. David Lynch était mon héros. À l'époque, les séries comme Beverly Hills ou Melrose Place étaient très populaires aux États-Unis. Je voulais faire une version de ces soap operas pour ados, avec tous ces personnages et ces situations complètement folles, mais en y ajoutant cet élément surréaliste et onirique, cauchemardesque et inattendu, bref lynchien. L'idée derrière Nowhere, c'était d'avoir cette sensibilité subversive, cette transgression propre à cette génération mais dans un univers pop aux couleurs acidulées, qu’il puisse être vu par des ados dans un centre commercial. Si tu écoutes bien, ils ne jurent jamais, alors que dans The Doom Generation, le premier mot est “fuck” ! Mais nous avons dû couper certaines scènes pour que le film ne soit pas classé X. Nowhere a aujourd'hui retrouvé son état d'origine, tel qu'il était censé être à sa sortie.
- Dans les années 1990, cette trilogie a fait partie d'une révolution dans le traitement des personnages et histoires LGBT+ : on parlait alors d’un nouveau cinéma queer…
Pour les jeunes artistes queers comme moi, Todd Haynes ou Tom Kalin (Swoon, 1992), notre homosexualité était tellement inhérente à notre sensibilité créative que, naturellement, ce point de vue faisait partie intégrante de nos projets. The Living End était un film très en colère, très militant, parce qu'il se rebellait contre la culture dominante qui avait rendu les homosexuels invisibles et qui avait ignoré la crise du sida jusqu'à ce qu'elle devienne complètement incontrôlable et anéantisse toute une génération. C'était sans aucun doute une grande partie de l'origine de ces films. Mon identité queer fait partie de mon identité artistique.
- La représentation de la sexualité queer devient aussi un enjeu central !
Dans mon nouveau film, l'un des personnages principaux est une artiste plasticienne qui serait comme un croisement entre Madonna et Robert Mapplethorpe, et qui repousse les limites du sexe et de la sexualité. J'ai dit à plusieurs reprises : si ces sujets sont une partie importante de mon travail, ne s'agit pas de pornographie, ni d’exciter le public, ni même d'être sexy. Il s'agit de ces moments d'intimité où l'on voit vraiment la vraie nature des gens, où l’on est nu physiquement, mais aussi émotionnellement. Les personnes avec qui vous avez couché, même si ce n'était qu'une aventure d'un soir, vous connaissent d'une manière que même votre mère ou votre meilleur ami ne connaissent pas, d’une manière très brute. De ce point de vue, les films d'Almodóvar des années 1980, comme La Loi du désir et Matador, sont des références pour moi, car ils explorent justement ces moments-là. Quand j'étais jeune cinéaste, cela a été une révélation pour moi.
- Esthétiquement, comment s’est créé ce style fort de la trilogie, avec son atmosphère irréelle, ses filtres de couleur violette, orange ?
Pour le côté pop et les couleurs, j’étais très inspiré par la photographie de mode, par exemple Bruce Webber, avec ces images magnifiques où tout le monde est tellement beau. Quand nous avons vu pour la première fois la version remasterisée en 4K de The Doom Generation, c'était incroyable : ils étaient tous au sommet de leur beauté, de leur jeunesse. Mais je me souviens que pour Totally Fu***d Up, nous n'avions pas de budget, pas d'équipe, pas de directeur de la photographie, j'ai tout filmé moi-même en recherchant dans la réalité ces éléments qui apportaient de l'étrangeté, comme des panneaux publicitaires, des parkings…
- On ne peut pas parler de la trilogie sans parler de James Duval. Le considères-tu comme ton alter ego dans ces trois films ?
Je ne vois pas Jimmy comme mon Antoine Doinel. Il y a évidemment des parties de moi en lui, mais si je devais choisir un personnage de The Doom Generation, je dirais que je me reconnais davantage dans Rose. Surtout à l'époque, j'étais très en colère et sarcastique, très punk. Dans ce film, le personnage de Jimmy est au contraire naïf et innocent, il est presque trop pur pour ce monde, comme l'agneau qui va à l'abattoir. Mais il est sans aucun doute le centre de la trilogie, il sert de lien entre son univers et le public.
- Peux-tu en dire un peu plus sur ton nouveau film, I Want Your Sex ?
Je ne peux pas encore dire quand ça sortira, mais ça semble imminent ! C’est avec Olivia Wilde et Cooper Hoffmann, qui était dans Licorice Pizza (Paul Thomas Anderson, 2021). Le casting est incroyable, il y a aussi Charli XCX, Daveed Diggs, Johnny Knoxville, Margaret Cho et Roxane Mesquida. C'est pop, c'est fun, c'est une comédie sexy, et c’est bien sûr très provocateur. L'histoire est similaire à celle de Babygirl, ou du film La Secrétaire… C'est surtout une lettre d'amour sur la sexualité positive pour la génération Z, parce que j'ai lu récemment qu'environ 30 % de ces jeunes n'ont pas eu de relations sexuelles depuis un an. L’idée, c'est d'encourager les jeunes à prendre des risques, à vivre des aventures et à faire des erreurs, parce que c'est ce que font les jeunes. Je voulais créer quelque chose qui soit plein d'espoir, alors bien sûr ça va certainement susciter beaucoup de discussions, mais c'est le but !
>> "Teenage Apocalypse Trilogy" : Totally F***ed Up (1993), The Doom Generation (1995), Nowhere (1997), versions restaurées, au cinéma le 17 septembre.
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Crédits photo : Joel Saget / AFP