L'auteur de La ligne de beauté publie chez Albin Michel Nos soirées, dans lequel il suit le parcours d'un transfuge de classe gay dans l'Angleterre des années 1960 jusqu'à nos jours. Rencontre.
Il est de ces livres qui n'ont pas besoin d'une intrigue haletante pour nous faire tourner les pages avec avidité. C’est le cas de Nos Soirées, de l’auteur britannique Alan Hollinghurst, qui vient de paraître chez Albin Michel. Roman d'apprentissage cathédrale, il nous a séduit par sa précision et son humour cruel dignes de la Comédie humaine.
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Le récit nous fait suivre, de la pré-adolescence à la vieillesse, la vie du héros et narrateur dénommé David Win. Né d’un père Birman qu'il n'a jamais connu et d’une mère couturière, il est bénéficiaire d’une bourse pour étudier dans la prestigieuse école de Bampton puis à l’université d’Oxford où il développe son talent de comédien. Pas vraiment birman, puisqu’il n’a jamais mis les pieds dans l'ancienne colonie britannique ni suffisamment blanc pour être véritablement Anglais aux yeux des habitants de la campagne dans les années 1960, David subit un racisme rarement frontal, pas toujours volontaire, mais systématiquement odieux. "Je voulais parler des humiliations subies par mes proches non-blancs qui font l'expérience du racisme. Je n’aurais pas pu pour autant choisir un personnage principal arraché à sa culture birmane, de crainte de décrire une réalité trop éloignée de ce qui m’est familier", confie Alan Hollinghurst, avec qui nous avons discuté à bâtons rompus, dans un bureau de sa maison d'édition.
Un regard gay
Si Alan Hollinghurst n'a pas fait l'expérience intime du racisme, il connaît bien, en revanche, le vécu gay. Et, comme dans les six romans qui l'ont précédé, Nos Soirées met en scène un protagoniste homosexuel, une identité qui n'est jamais réduite à l'anecdote : c'est bien un regard queer que l'auteur et son narrateur portent sur le monde. Toutefois, les thèmes totem de la littérature gay — Alan Hollinghurst n’aime pas ce qualificatif pour parler de ses livres —, le sida, le coming out ou le combat intérieur, ne sont présents qu'en toile de fond pour appuyer un rapport relationnel : la révélation, lors du coming out, d’une évidence restée latente, le désir explosif plutôt que la dualité, la vieillesse plutôt que la maladie...
On retrouve ici la volonté farouche de l'auteur de renouveler le genre dès ses premiers écrits, il y a presque quarante ans. "Depuis mon premier livre, en 1988, j’ai toujours traité de la vie gay, mais je ne m’en suis pas contenté. Tous mes personnages principaux ont toujours été homosexuels à une époque où cette représentation était encore rare. Disons que j’écris davantage depuis ma perspective d’homme gay, plutôt qu’à destination d’un public gay", analyse-t-il.
Lorsqu’il a publié son deuxième livre, The Folding star [L’Étoile pliante, non traduit], en 1994, les critiques attendaient de lui qu’il traite du sida, à une époque où la communauté gay était légitimement obsédée par la visibilisation de l'épidémie. Il a décidé du contraire : "Certains ont trouvé que c’était pervers, que j’avais une responsabilité de le faire, alors que mon obligation était de sortir ces histoires singulières de ma tête et de faire fonctionner mon imagination", se justifie-t-il. Résultat, "The Folding star est le livre qui contient les scènes de sexe gay les plus torrides que je n’ai jamais lues", considère, dans son podcast, l’auteur américain Bret Easton Ellis qui s’y connaît en scènes pornographiques.
Lecteur passionné d'Edmund White
On sent toutefois l’admiration d'Alan Hollinghurst pour l’Américain Edmund White, décédé en juin dernier, qui revendiquait d’écrire une littérature homosexuelle. "Edmund White nous a montré que l'on pouvait faire d'un roman plein de vérités une magnifique œuvre d’art. Il n’était pas qu’un chroniqueur de son époque, il était également doté d’une imagination intarissable", pointe Alan Hollinghurst. Nous pourrions faire nôtre cette phrase pour parler de l'auteur de Nos soirées tant il sait décrire, avec autant de précision que d'élégance formelle, des atmosphères plus vraies que natures.
Preuve en est, par exemple, ce passage, où David, adolescent, se paluche dans les toilettes publiques d'une plage, excité à la vue de messages et rendez-vous cochons griffonnés sur la porte de sa cabine, avant de croiser le regard d'un homme à travers un trou dans la cloison : "Même après avoir remonté mon maillot et noué le cordon, paniqué, je me sentais, comme je l'étais, quasi nu et sans défense ; c'est devenu pire encore après le petit délai, cinq secondes peut-être, qu'il a fallu à mon oreille pour entendre, et à mon esprit pour comprendre le clic-clic-clic froid d'une boucle de ceinture tapant contre le mur, et le fait de m'être retrouvé pris sans le savoir dans quelque chose d'aussi épouvantable m'a fait arracher la poignée de la porte pour l'ouvrir et remonter l'esplanade à toutes jambes dans mes sandales sans un regard en arrière jusqu'à ce que je sois revenu sur la plage."
L'intime comme miroir de la société
Chez Alan Hollinghurst, les événements historiques sont aussi présents en arrière-plan : le Brexit ou la pandémie de Covid posent subtilement des repères temporels dans la narration de Nos soirées. "Je ne cherche pas à écrire un livre à thèse, à être un porte-parole. En revanche, ce qui m’a toujours intéressé, c'est de décrire la vie intime, les relations entre les personnages à travers lesquelles le lecteur pourra comprendre ce qui tiraille la société et ses changements", explique l’auteur. Dans Nos soirées, la condition LGBTQI+ est parfaitement décrite en quelques mots, lorsqu’une prêtre, pensant être la meilleure alliée, accepte de célébrer une messe en l’honneur d’une femme lesbienne, mais s'avère incapable de prononcer le mot en "L". On peut nous accepter, nous ne sommes pas pour autant reconnu·es tel·les comme nous sommes.
De même, les rapports de classe, présents dès les premières pages, sont dépeints comme l'incapacité de deux mondes de véritablement communiquer. "David est dans cette négociation intérieure parce qu’il a grandi dans la classe ouvrière et s’entoure de gens marqués très à gauche. Mais, dans le même temps, il évolue vers un autre monde où il incarnera lui-même une forme d’etablishment", analyse Alan Hollinghurst. C'est cette habileté lucide qui met Nos soirées sur le dessus de la pile de la rentrée littéraire 2025.
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Crédit photo : Capture d'écran Youtube / BBC Newsnight