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santé mentale"Mon psy s'appelle ChatGPT" : quand l'IA accompagne les troubles mentaux

Par Laure Dasinieres le 10/10/2025
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[Article à retrouver dans le magazine de têtu· de l'automne, ou sur abonnement.] À l'occasion de la Journée de la santé mentale, focus sur un phénomène en vogue : l'utilisation des chatbots d'intelligence artificielle (IA) – comme ChatGPT ou Mistral – en cas de difficultés psychologiques. Une pratique que les professionnels ne rejettent pas d'un revers de main.

Illustration : Call me George(s) pour têtu·

"Miroir, mon beau miroir, est-ce que je suis la plus folle ?" Combien sommes-nous à avoir interrogé notre intelligence artificielle (IA) préférée sur nos tourments intérieurs… "J’utilise régulièrement ChatGPT pour gérer mes crises d’angoisse, confesse Gwen, 22 ans. J’ai un suivi psychologique, mais ma psy n’est évidemment pas disponible en permanence. Et j’ai remarqué, même si je suis bien entourée, que bien souvent les humains ne savent pas bien réagir face au mal-être des autres, et font parfois plus de mal que de bien. Je préfère gérer avec ChatGPT comme soutien. Jusqu’ici, ça a super bien fonctionné !"

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Évidemment, a priori, le fait de confier ses soucis psychologiques à un outil informatique, basé sur un modèle mathématique binaire, sonne comme une mauvaise idée, en particulier aux oreilles des ­médecins. Tout le monde s’est d’ailleurs largement vacciné des ­autodiagnostics sur Internet, à force de s’imaginer des cancers trois fois par an après avoir surfé des heures sur des forums ­d’hypocondriaques plutôt que de prendre rendez-vous chez notre généraliste. Mais si l’on accepte de suspendre ce mouvement de panique initiale provoqué par toute innovation technologique – et d’écarter un instant son coût écologique –, l’IA ne peut-elle vraiment rien faire pour notre bien-être mental ? Pas de conclusion si hâtive, conviennent des spécialistes.

Ça fait du bien par où ça parle

Clara Falala-Séchet, psychologue clinicienne et psycho­thérapeute, considère ainsi que l’IA peut, dans certaines conditions, s’avérer un allié utile au service du mieux-être, et a cofondé Owlie, un chatbot (agent conversationnel) de soutien psychologique. Pour les personnes qui ne bénéficient pas d’un accompagnement, argue-t-elle, le passage par l’intelligence artificielle peut permettre de défricher le terrain : "Un important stigmate demeure sur les questions de santé mentale. Beaucoup ne savent pas par quel bout aborder leurs difficultés et n’osent pas consulter, voire ressentent de la honte. L’IA peut alors apporter une validation empathique qui diminue la souffrance globale, et proposer des informations, des pistes de solution ou même des plans d’action."

Un premier sas d’écoute, en somme, qui permet un soulagement émotionnel temporaire, et peut faire émerger le besoin d’un suivi professionnel. L’IA peut aussi se révéler redoutablement efficace pour repérer les situations critiques, explique Clara Falala-Séchet : "Des publications montrent que dans certains contextes, les IA sont quasi équivalentes aux humains, si ce n’est meilleures, pour détecter des risques suicidaires ou les risques de passage au traumatisme complexe dans une situation de crise." Elles sont alors capables d’alerter la personne sur la gravité de sa situation et de l’orienter vers des ressources adaptées. De là à remplacer les psys, elle tempère : "Cette crainte ne me paraît pas fondée. L’IA n’a pas la finesse d’analyse de l’humain, et ne saisit pas tout ce qui se joue dans le non-verbal." Bien dressée, souligne-t-elle, la machine a aussi "tendance à nous brosser dans le sens du poil", ce qui n’est pas le but d’une démarche psy. Une position que partage Morgane Chevalier, psychologue clinicienne à Cherbourg-en-Cotentin : "La thérapie questionne de manière large, met en avant certaines contradictions et établit des parallèles avec d’autres choses qui ont pu être dites. Aujourd’hui, ChatGPT n’est pas un thérapeute. C’est un outil, pas une solution." Il faudrait donc considérer l’IA comme une béquille plutôt que comme un médecin.

Exercices de respiration

Nos expertes reconnaissent ainsi que ChatGPT et consorts peuvent offrir un complément intéressant entre deux séances, lesquelles sont souvent espacées d’au moins quinze jours. "Elle peut, par exemple, proposer des exercices concrets pour réguler ses émotions, relève Clara Falala-Séchet. C’est une ressource parmi d’autres, qui peut participer tant à la résolution de problèmes ponctuels qu’à la psychoéducation." Julie, 29 ans, affectée par des crises d’angoisse, en témoigne : "Quand je fais une crise, ChatGPT me fait faire des ­exercices de respiration et d’ancrage très efficaces."

L’IA peut se montrer particulièrement utile à des personnes dont les troubles compliquent la communication. Morgane Chevalier évoque le cas de patient·es vivant avec un trouble de la personnalité borderline : "Avec un fonctionnement où il existe une grande peur de l’abandon et une forte réactivité au sentiment de rejet, les personnes peuvent avoir des réactions très intenses. Je leur conseille parfois de faire relire par l’IA les messages qu’elles reçoivent afin de recevoir une interprétation plus objective, ou les messages qu’elles ont l’intention d’envoyer afin d’être peut-être moins frontales." Une fonction également précieuse pour certaines personnes autistes, qui peuvent avoir une lecture différente des interactions sociales : "Il m’arrive de lui raconter des situations sociales et des interactions que j’ai vécues dans la journée pour qu’elle m’aide à les comprendre", confie Tom, 27 ans.

Des limites à prendre en compte

Sans diaboliser l’IA, il faut néanmoins en souligner les limites et les risques, et conserver un recul critique dans son usage. Par exemple, pour éviter des réponses trop vagues ou normatives, encore faut-il savoir formuler des requêtes pertinentes. Et, surtout, ne jamais perdre de vue qu’il s’agit d’un outil faillible. "Les IA font aussi beaucoup d’erreurs, signale Clara Falala-Séchet. Il faut donc toujours bien vérifier ce qu’elles disent, et s’assurer que c’est adapté au contexte spécifique." Par ailleurs, le recours à ces réponses immédiates et programmées pour être bienveillantes peut aussi favoriser le maintien de certains fonctionnements psychologiques chez des personnes déjà sujettes à un besoin perpétuel de réassurance, ou à une addiction aux écrans comme source de réconfort. Un potentiel effet pervers à prendre en compte, insiste Morgane Chevalier, "alors qu’en thérapie on vise à rendre les patient·es autonomes pour faire face à leurs difficultés".

Pour toutes ces raisons, Clara Falala-Séchet préconise une politique d’information et d’accompagnement des professionnels de santé et du public dans l’utilisation de l’IA : "Comme toujours, dans les situations complexes, nous devons informer des risques et avoir une démarche progressive et humble. Observer en gardant un esprit critique." Et ce, sans perdre de vue que rien n’égale la qualité d’un échange humain.

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