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Nos viesDe gay ou lesbienne à bi, itinéraires croisés

Par Tom Umbdenstock le 30/07/2026
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[Article à retrouver dans le magazine de l'été, chez votre marchand de journaux ou sur abonnement.] Pensant avoir trouvé leur case, des gays et lesbiennes voient parfois leur désir tout rebattre… Récits de ce second coming in et de ses remous.

Photographies : Louise Quignon pour têtu·

Elle y aurait mis sa main à couper. "Avec un mec, moi ? Jamais." Du plus loin qu’elle se souvienne, Léa, Parisienne de 30 ans, a toujours été attirée par les femmes. Son coming out lesbien s’est donc fait tranquillement, dès l’adolescence. Même évidence pour Jean-Baptiste, Nantais de 39 ans : "Je revendiquais haut et fort mon appartenance à la communauté homosexuelle." Et puis le désir, qui se moque bien des cases, est venu déborder du cadre, brouillant ce tableau monochrome.

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Quelque chose a bougé… Pas forcément brutalement. Plutôt par glissements, contradictions discrètes, attirances inattendues. Pour Louise, Bruxelloise de 24 ans également convaincue pendant longtemps d’être lesbienne, cela commence par des expériences avec des hommes qu’elle considère d’abord comme passagères : "Je me disais que les mecs, ce n’était pas forcément ce que je voulais, et j’étais ensuite à nouveau convaincue d’être lesbienne."
Le désir avance rarement en ligne droite. Entre un premier coming in et le suivant s’ouvre parfois une zone floue, où les certitudes se font moins nettes sans qu’une nouvelle s’impose vraiment. D’autant plus quand le déplacement se concentre autour d’une seule personne, comme pour Émeric, Nantais de 36 ans : "Je ne savais pas pourquoi j’éprouvais ce truc pour cette fille. Je ne savais pas si c’était de l’amour. J’ai eu une expérience avec elle et je continuais de penser que j’étais gay, parce qu’il n’y avait qu’elle qui provoquait cette attirance chez moi. C’était bizarre."

“Regarder le puzzle en face”

Cette période de flottement peut durer un moment. Ni tout à fait dans l’ancienne identité ni encore dans une nouvelle, on peut avancer longtemps sans parvenir à se définir clairement. Aujourd’hui en couple avec une femme, Jean-Baptiste se souvient d’un entre-deux difficile à cerner : "Pendant les premières années, je ne définissais pas les choses. Je disais que je vivais avec une femme, et c’était tout."

Le collectif Bi pan Paris met des mots sur cette phase : "Ces parcours peuvent s’accompagner de sentiments de régression", puisqu’il s’agit de "revenir à des questionnements et des états de vulnérabilité, alors que tu as déjà dû le faire et que tu es déjà reconnu comme queer". Comme si, après avoir trouvé une place, il fallait accepter de la déplacer à nouveau. Emprunter un itinéraire bis alors qu’on se croyait sur l’autoroute. Avec cette sensation étrange de devoir repasser son permis, de redevenir débutant dans une histoire qu’on pensait déjà connaître.

Camille Regache, journaliste de 33 ans qui vient de coordonner l’ouvrage collectif Bi·es (éditions Points), décrit aussi ce cheminement progressif : "Il y a eu une phase d’indices, de discordance, des hommes qui me plaisaient un peu à droite, à gauche. Au bout d’un moment, j’ai décidé de regarder le puzzle en face." Souvent, le déplacement ne tient pas à une révélation spectaculaire, mais à une accumulation de petits signaux longtemps laissés de côté. Pour Louise, au contraire, une rencontre agit comme un déclic. "J’ai eu un énorme coup de cœur pour un garçon. Je l’ai recontacté et on a fini par se revoir. C’est là que j’ai compris que, définitivement, je n’étais plus vraiment lesbienne. Aujourd’hui, je sais que je peux être attirée par différents genres."

Adopter le terme de "bisexualité" ne va pourtant pas toujours de soi. "Pour se définir ainsi, certains vont tenir compte de critères amoureux, d’autres d’un passage à l’acte, d’autres encore sont dans l’expectative, explique Félix Dusseau, chercheur en sociologie à l’Université du Québec à Montréal. De nombreuses personnes continuent à se dire gay ou lesbienne alors même qu’elles ont des pratiques sexuelles avec des personnes du genre opposé."

Qui suis-je, et dans quel état j’erre ?

Désir, pratiques et identité ne coïncident pas toujours parfaitement. Et c’est précisément dans cet écart que beaucoup apprennent à se redéfinir. Pour Léa, le déplacement passe d’abord par l’expérience. "C’est grâce à ma copine actuelle que j’ai découvert que je pouvais aussi être attirée par les hommes", témoigne-t-elle. Dans des soirées sexpositives, elle explore cette part de sa sexualité sans que cela n’implique immédiatement un repositionnement identitaire.

Karim, Parisien de 33 ans, revendique la possibilité d’un chemin à tâtons : "J’avais envie d’essayer, de voir ce que j’allais ressentir. Je lui ai même précisé que je me considérais gay." Aujourd’hui, il ne cherche pas à être en couple avec une femme, mais continue à expérimenter. La bisexualité ne recouvre pas une seule manière de vivre ses désirs, mais une pluralité de configurations, parfois pleines de paradoxes.

Cette évolution peut aussi croiser des parcours où les identités de genre bougent elles aussi. Solène, Parisienne de 26 ans, raconte ainsi son histoire avec Maël : "Pendant les six premiers mois de notre relation, on a vécu une romance lesbienne entre deux filles. Maël se questionnait sur son genre depuis quelques années, puis, au bout d’un an, sa transition a démarré." Le couple change alors de lecture sociale. "Pendant très longtemps, j’ai continué à me considérer lesbienne. Mais je disais ‘lesbienne + Maël’." Une manière de tenir ensemble leurs réalités mouvantes. Avec le temps, elle reformule : "Pour moi, l’amour c’est d’abord une question de personne, de personnalité, de qui j’ai en face de moi plus qu’une question de genre."

Une fois ce déplacement amorcé surgit parfois une autre question : celle de la place. Le collectif Bi pan Paris évoque ainsi une "peur de réactions biphobes provenant de proches pourtant queers : être vue comme une traîtresse par certaines amies lesbiennes, ou comme un mec qui refoule encore son homosexualité par certains amis pédés…" S’y ajoute parfois "la peur de perdre une commu homo, quand tu es déjà marginalisé·e".

Émeric se souvient en souriant de remarques qu’on lui a faites : "Des gens me disaient que la bisexualité était une mode et qu’à un moment donné, il fallait choisir." Camille décrit, elle, une fragilisation plus diffuse : "Au début, c’était difficile de me sentir encore légitime dans ce rôle, alors que j’avais évolué dans ce milieu pendant des années." Avec cette inquiétude très concrète : "Si je dis que je suis lesbienne dans une soirée LGBT, je suis assurée que personne ne va remettre en question ma présence. Mais je n’étais pas certaine que ce soit toujours le cas si je m’identifiais comme bisexuelle." Changer de définition, ce n’est pas seulement parler de désir ou de sexualité. Notre identité structure aussi des amitiés, des sociabilités, une manière de se raconter et de se projeter dans ses relations. En changer peut donner l’impression de déplacer une partie de sa place sociale, amicale ou militante.

On ne baise jamais deux fois dans le même fleuve

Se dire bi, ce n’est pas seulement ouvrir ses possibles. C’est aussi accepter de perdre certaines évidences, et parfois certaines formes de reconnaissance. Pour autant, ce passage n’est pas vécu comme une rupture nette. "Pour moi, passer du terme ‘lesbienne’ à celui de 'bi', ce n’est pas réécrire mon passé, insiste Camille Regache. Je me dis désormais bi, surtout pour définir les perspectives que je donne à ma propre vie dans le futur." Il ne s’agit pas de corriger une erreur, mais d’élargir un cadre sans renier ce qui l’a précédé.

Les craintes ne se réalisent heureusement pas toujours. Louise dit avoir été rapidement rassurée : "Parmi les personnes que je côtoie dans le cadre associatif, il y a aussi beaucoup de personnes bi, ça m’a aidée à me sentir incluse et légitime." Léa observe la même chose : "Les gens de mon entourage sont contents pour moi et satisfaits de me voir heureuse." Moins de surveillance de soi, moins de besoin de faire correspondre parfaitement ses désirs à une définition précise.

C’est par cet apaisement que quelque chose se libère et que le désir cesse enfin de chercher à se justifier. "Comme je ne me mets plus de barrière en fonction du genre ou du sexe des personnes, j’ai le sentiment d’arriver à mieux m’affirmer, d’aller plus facilement vers les gens", analyse Léa. Jean-Baptiste aussi a vu la lumière : "En fait, la bisexualité c’est comme un super-pouvoir ! On a un potentiel affectif avec tout le monde. On est des bisounours, quoi." Une seule chose a vraiment changé, finalement : le désir n’a plus besoin de demander la permission pour déborder du cadre.

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