[Article à retrouver dans le magazine de l'été, chez votre marchand de journaux ou sur abonnement.] Trésor du cinéma allemand sorti en 1919, et dont le nazisme a tenté d'effacer toute trace, le film Anders als die Andern ne se contente pas de représenter l'homosexualité : il dénonce explicitement sa répression.
Difficile à croire, mais le cinéma gay est aussi vieux que l’invention du cinématographe. Dès 1895, le Dickson Experimental Sound Film, le premier dont le son est enregistré en même temps que les images, met en scène un couple d’hommes dansant au son d’un violon. En 1919, on retrouve cet instrument dans Anders als die Andern (Différent des autres), un film muet mais qui refuse de se taire, puisqu’il est le premier à parler ouvertement de l’homosexualité, ainsi que de l’homophobie.
Dans cette production signée Richard Oswald, l’acteur Conrad Veidt, star en devenir du cinéma expressionniste allemand, incarne Paul Kröner, un violoniste à succès qui tombe amoureux d’un jeune homme. Il devient alors la cible d’un voyou qui menace de révéler son homosexualité pour lui soutirer de l’argent. Un scénario qui s’assume comme un plaidoyer contre la répression de l’homosexualité, matérialisée par le paragraphe 175 introduit dans le Code pénal allemand en 1871. Au-delà de la pénalisation des relations entre hommes, le film met en lumière la façon dont celle-ci fait des homosexuels la cible de maîtres-chanteurs, poussant souvent leurs victimes au désespoir : acculé, Paul met fin à ses jours.
Magnus Hirschfeld associé au film
On l’a oublié, mais dans la République de Weimar, c’est-à-dire l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, le cinéma parle de sexualité. Les films d’éducation sexuelle sont même un genre populaire, et Richard Oswald en est l’une des figures prolifiques : il réalise durant ces années des films sur la syphilis, les grossesses non désirées ou la prostitution. Pour l’écriture de Différent des autres, il s’est associé à Magnus Hirschfeld, médecin gay pionnier qui crée, la même année à Berlin, son Institut de sexologie, un centre qui aide les personnes trans. Jouant son propre rôle dans le film, il s’adresse en ces termes aux parents du violoniste : "Votre fils ne souffre pas de sa condition, mais plutôt du mauvais jugement qu’on en fait. C’est une condamnation sociale de ses sentiments."
Si Différent des autres est un succès, il n’échappe pas aux condamnations morales et religieuses appelant à sa censure. Il est interdit en 1920. Quand Adolf Hitler accède au pouvoir en 1933, l’Institut de sexologie est incendié par les nazis. Juifs, Magnus Hirschfeld et Richard Oswald fuient l’Allemagne, de même que Conrad Veidt, dont l’épouse est juive. Les dernières copies du film disparaissent dans les flammes nazies.
Il faudra attendre les années 1970 pour en retrouver une version fragmentée, dont le Musée du cinéma de Munich a produit une version restaurée, qu’on peut voir en DVD ou sur internet, et où des scènes disparues sont décrites. Dans la dernière, l’amant survivant du violoniste est dissuadé de se suicider à son tour par Magnus Hirschfeld, qui lui dit : "Si tu veux honorer la mémoire de ton ami, alors tu ne dois pas te donner la mort, mais continuer à vivre pour changer les préjugés dont cet homme défunt fut la victime parmi tant d’autres." Le combat de la visibilité est lancé, sur grand écran.
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Crédit photo : Richard-Oswald-Produktion - Filmmuseum Munchen