Pendant plus de trente ans, les gays et lesbiennes se sont vu interdire de servir dans l'armée britannique malgré la dépénalisation de l'homosexualité. Un quart de siècle après la fin de cette discrimination, le Royaume-Uni indemnise ses victimes tandis qu'un ministre gay dirige désormais ses forces armées.
"L'homosexualité est incompatible avec le service au sein des forces armées, car elle peut heurter les sensibilités et engendrer un manque de discipline." Cette doctrine a prévalu dans l'armée britannique jusqu'à la levée de l'interdiction, en 2000. Depuis, près de 60 millions de livres sterling (environ 70 millions d'euros) ont été versés à plus de 1.800 anciens combattants, a annoncé le ministère de la Défense ce 3 septembre, à 100 jours de la fin programmée du programme d'indemnisation des militaires discriminés.
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Le gouvernement britannique avait annoncé fin 2024 ce programme de réparation doté de 75 millions de livres. Outre la fin de leur carrière et l'humiliation publique, certains anciens combattants ont été privés de leur retraite militaire, finissant leur vie dans la précarité. Leur indemnisation peut atteindre 70.000 livres (environ 80.000 euros) par personne. D'autres formes de reconnaissance, non financières, sont également possibles, comme l'obtention d'une lettre officielle d'excuses, le rétablissement de médailles ou l'organisation d'une cérémonie de réhabilitation.
Dépénalisation partielle
Le Royaume-Uni a pourtant dépénalisé les relations homosexuelles en 1967 avec le Sexual Offences Act, qui légalise en Angleterre et au Pays de Galles les rapports consentis en privé entre hommes de plus de 21 ans. Mais les forces armées restent exclues de cette dépénalisation. L'homosexualité demeure une infraction militaire jusqu'en 1994 et, même après cette date, les gays et lesbiennes continuent d'être considérés comme inaptes au service et peuvent être renvoyés en raison de leur orientation sexuelle.
Face à cette discrimination, la résistance associative s'organise au début des années 1990. D'anciens militaires renvoyés pour homosexualité se regroupent au sein du collectif Rank Outsiders et entament une bataille juridique contre le ministère de la Défense. Ils mènent le combat devant les tribunaux britanniques avant de saisir la Cour européenne des droits humains (CEDH). En septembre 1999, celle-ci condamne la politique du ministère britannique, en ce qu'elle repose sur un "préjugé de la majorité hétérosexuelle à l'encontre d'une minorité homosexuelle". La Cour juge également que les investigations menées sur l'orientation sexuelle des militaires et leur renvoi constituent une violation de leur droit au respect de la vie privée.
Des excuses et des chèques
Quelques mois plus tard, en janvier 2000, l'interdiction est levée. Mais si les gays et lesbiennes ne sont plus exclus de l'armée, l'État ne reconnaît pas encore les préjudices subis. Après 27 ans de procédures judiciaires, Joe Ousalice, vétéran de la guerre des Malouines renvoyé de la Royal Navy en 1993 en raison de sa bisexualité, obtient gain de cause en janvier 2020 : il peut récupérer ses médailles. Un an plus tard, le gouvernement étend cette possibilité à l'ensemble des vétérans concernés.
Il faudra encore attendre 2023 pour que l'État britannique reconnaisse officiellement sa responsabilité. Un rapport indépendant documente alors les conséquences de l'interdiction pour les militaires LGBT ayant servi entre 1967 et 2000. À l'occasion de sa présentation devant le Parlement, le Premier ministre conservateur Rishi Sunak présente des excuses officielles "au nom de l'État britannique" : "J'espère que toutes les personnes concernées pourront être fières d'appartenir à la communauté des anciens combattants, qui a tant œuvré pour assurer la sécurité de notre pays." Le rapport ouvre la voie au processus de réhabilitation et de réparation.
Un homo à la tête de l'armée
"Personne ne devrait subir de persécution ni être contraint de cacher son identité", commente aujourd'hui le ministre de la Défense, Wes Streeting (en photo), dans le communiqué sur le processus d'indemnisation. "Cette interdiction a causé un préjudice durable à de nombreux membres du personnel courageux qui ont servi notre pays", ajoute-t-il, appelant tous les anciens combattants éligibles à se manifester avant la date limite, fixée au 12 décembre 2026.
Lui-même gay, Wes Streeting a récemment raconté, dans un podcast de la radio LBC, avoir été confronté à davantage d'homophobie sur internet depuis sa nomination comme ministre de la Défense, le 20 juillet, que durant toute sa vie. "Les gens ne supportent pas l'idée qu'une personne homosexuelle puisse diriger les forces armées du Royaume-Uni", a-t-il déploré. Avant de souligner le symbole : de son vivant, le pays est passé d'une armée interdite aux homosexuels à un homosexuel à la tête du ministère de la Défense.
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Crédit photo : Paul Ellis / AFP