Interprété à la hâte comme un texte réac, "Des lols et des quoi" contient pourtant les indices du contresens que révèle son clip. Avec ce nouveau titre et sa mise en images, Mylène Farmer oppose en réalité une langue administrée, et même censurée, à celle qu'elle défend : une langue vivante et libre.
Mymy a-t-elle viré réac ? À peine sorti son nouveau titre, "Des lols et des quoi", le procès de Mylène Farmer recommence. Sur Instagram, le magazine gratuit Strobo reproche à la chanteuse de "moquer le langage d’une partie de la jeunesse" et de reprendre "une vieille rengaine sur l’appauvrissement de la langue française et le déclin culturel". Sous le texte de la chanson, le site paroles.net propose une analyse similaire, décrivant une "militante" qui "regarde la langue française se liquéfier sous ses yeux et qui refuse de se taire", et convoquant Ronsard "comme témoin muet d'un nouveau naufrage".
Mylène Finkielkraut ?
Il faut dire que Farmer, fidèle à elle-même, a consciencieusement disposé ses pièges. "Des lols et des quoi, la langue au plus bas", chante-t-elle, semblant déplorer que les mots aient perdu leur âme et déposé les armes. Face aux "lol", "askip", "chokbar", "seum" et autres inventions argotiques, Ronsard est invoqué, tel Jeanne d’Arc par les réacs, comme pour sauver la littérature. Premier indice pourtant : ces curieux "lols" au pluriel, comme prononcés par quelqu’un qui connaît mieux Pierre de Ronsard que l’usage de "lol". La maladresse sied parfaitement à la voix d’un gardien de la langue contemplant avec effroi un vocabulaire qui lui échappe. On entendrait presque Alain Finkielkraut crier "Pierre, au secours !" devant l’Académie française, d’où Aya Nakamura, reine de la langue libre, surgissait lors de la cérémonie d’ouverture des JO de Paris pour chanter avec la Garde républicaine.
Un texte aux accents volontairement réacs, donc… à condition de considérer que la voix qui parle est celle de Mylène Farmer. Mais notre rousse préférée aime piéger les non-initiés. Quelques mois plus tôt, "C’est à qui le tour ?" a connu le même sort : avant que le clip de Julia Ducournau n’en éclaire le propos, ses paroles ont elles aussi été interprétées comme le signe d’un virage réactionnaire. Deuxième chanson, deuxième procès, deuxième clip : avec cette fois Thierry et Didier Poiraud à la réalisation, Farmer rejoue le tour. La chanson pose l’énigme ; l’image distribue les rôles. Et "Des lols et des quoi" annonce la règle du jeu dès ses premières secondes : "Sous un régime totalitaire, les mots ont été vidés de leur sens. Les bibliothèques sont devenues leurs prisons…"
La bande à Farmer
Renault 16, armes à feu vintage, visages masqués : dans une esthétique de guérilla urbaine qui lorgne vers les années 1970 et la bande à Baader, Mylène Farmer et ses complices débarquent à la Bibliothèque nationale de France, site Richelieu. Dans sa salle Ovale, celle-là même où Thomas Jolly a tourné la séquence de sa cérémonie mettant en scène un triangle amoureux, le choix du lieu ajoute une savoureuse couche au braquage. Le cardinal Richelieu est celui qui a fondé en 1635 l’Académie française, chargée de donner des "règles certaines" à la langue et de la rendre "pure". Impossible de ne pas entendre autrement cet énigmatique "Des lols sans l’État" dans la bouche de Farmer : quatre siècles plus tard, elle vient à Richelieu pour libérer les mots.
À l’intérieur de ce qui est devenu une prison, des gardiens du temple en costumes austères ont pris possession des lieux. Ils ont barré l’accès aux livres dans les rayonnages et s’affairent à caviarder les textes ou à passer des pages à la déchiqueteuse. Le mot "censure" apparaît en grosses lettres rouges sur leurs écrans. Fusil à pompe en main, Farmer débarque pour les mettre à genoux, les cagoule, puis récupère un ouvrage précieux gardé sous une vitrine. Une fois dehors, elle l’ouvre et en libère les mots. Lorsque la police retrouve les censeurs, leurs bouches sont bâillonnées d’un ruban adhésif floqué des mots interdits : "banger", "de ouf", "askip", "chokbar", "le seum"… soit le vocabulaire qui explose dans le final de la chanson.
Le renversement est complet. Farmer ne prend pas la plume pour défendre les mots contre ceux qui les maltraitent : elle prend les armes pour les libérer de ceux qui prétendent les protéger. Les "lol" ne menacent pas la langue ; eux, si. L’ombre de Fahrenheit 451 plane évidemment sur cette bibliothèque où les livres sont mutilés. Dans le clip, conserver la langue ne signifie pas la conserver intacte. Le livre protégé par les censeurs ne retourne pas sous verre : Farmer l’emporte dehors et l’ouvre pour laisser ses mots s’échapper sous la pluie.
Ronsard est chokbar
La présence explicite de Ronsard, inédite chez Farmer, cache peut-être un jeu de calendrier : il est né le 11 septembre 1524, soit la date de publication du clip (et Mylène un 12 septembre : joyeux anniversaire !). Baudelaire, lui, se devine mais nous éclaire encore. Farmer rappelle que le français "est une langue de textures autant que de sens", "charnelle" jusqu’à cette "douceur d’ambre" qui condense plusieurs images de L’Invitation au voyage : les "senteurs de l’ambre" et, surtout, cette "douce langue natale" qui parle "à l’âme en secret".
La grande littérature n’est donc pas opposée au langage contemporain : elle habite la même langue. Voilà qui change singulièrement le sens de l’énumération finale. "Banger", "de ouf", "askip", "chokbar", "le seum" ne viennent pas illustrer l’effondrement annoncé : après avoir été tenus à distance pendant toute la chanson, les mots interdits prennent le pouvoir sur le texte. Une langue reste vivante parce qu’elle absorbe ce que ses locuteurs inventent, déforment et transmettent.
Parmi eux, un mot retient l’attention : "sexy", qui n’est pas une invention argotique récente. Quelques mois plus tôt, "C’est à qui le tour ?" s’ouvrait sur la disparition du sexe – "sexy dort" – avant d’interroger la peur de ne plus rien dire ni écrire. Le mot revient dans "Des lols et des quoi", au milieu du vocabulaire que les censeurs veulent bâillonner, dans une référence ouverte à Jul : "MF, c'est le S, sexy". Sa signature. Le lien entre les deux morceaux apparaît alors plus nettement. Le premier s’intéresse à ce qu’une époque autorise encore à dire, écrire, montrer ou désirer ; le second à ceux qui prétendent décider des mots avec lesquels le faire. Et dans les deux cas, le même dispositif produit le même contresens : la chanson paraît d’abord épouser un discours réactionnaire que le clip vient ensuite retourner.
Chez Farmer, confondre la chanteuse, la narratrice et le personnage est un exercice périlleux. Ses deux derniers singles ajoutent simplement une règle au jeu : pour comprendre qui parle, il faut désormais attendre de voir. De l’exégèse, certes, mais avec elle, l’activité est presque contractuelle. De Baudelaire à Jul, Mylène ne choisit pas entre les pensionnaires de la langue française. Ronsard est chokbar, Mylène est sexy, le pookie est dans le sas… À quand le feat avec Aya ?