[Éditorial à retrouver dans le magazine de l'automne, chez votre marchand de journaux ou sur abonnement.] L’attentat contre la Pride de Berlin n’a pas seulement endeuillé la communauté LGBT. Il a révélé un autre danger, celui d’abandonner à l’extrême droite les faits sur lesquels elle prospère.
Au lendemain de l’attentat islamiste du samedi 25 juillet contre la Pride de Berlin, la chanteuse allemande Nyya prend la parole lors d’une veillée devant la porte de Brandebourg. Elle exprime la première pensée qui lui est venue en apprenant qu’une voiture avait foncé dans la foule, tuant une personne et en blessant 29 : "Pourvu que ce ne soit pas un Kanake, pourvu que ce soit une personne blanche et chrétienne." Kanake, outre-Rhin, est une insulte raciste réappropriée par les personnes d’origine turque ou arabe.
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"Mais ce n’était pas le cas", constate-t-elle. Avant de formuler comme une incantation : "C’est là qu’intervient l’intersectionnalité. Nos combats ne sont pas tous les mêmes, mais, dans des moments comme celui-ci, nous nous soutenons." Circulant abondamment, la vidéo a été présentée à droite et à l’extrême droite comme une preuve de l’aveuglement de la gauche "woke" : face à un attentat visant des personnes LGBT, la militante s’inquiéterait davantage de son instrumentalisation politique que des victimes. C’est passer à côté de ce qu’elle dit. Car en exposant le raisonnement qui, dès l’annonce de l’attaque, s’est mêlé chez elle à l’effroi, elle anticipe le piège qui se présente…
Le drapeau brûle…
Dans les heures et les jours qui suivent, les organisations LGBT abandonnent le soin de qualifier les faits. Le dimanche soir, SOS homophobie condamne un "attentat LGBTIphobe" et décrit "un acte de haine contre la liberté et l’existence de chacun·e". La motivation idéologique n’est pas évoquée. L’Inter-LGBT exprime sa solidarité avec les victimes de l’"attaque" et demande que la justice fasse "toute la lumière sur ce drame". Il n’est plus question d’attentat. Dans le communiqué publié par Acceptess-T "en solidarité des victimes et contre les récupérations racistes", la référence LGBT a disparu du titre.
À Paris, le lundi soir, un premier rassemblement "en solidarité avec la Pride de Berlin" est appelé par le collectif Féministes révolutionnaires, place de la République, sous le mot d’ordre : "Contre les récupérations racistes." Dans un reportage, Libération reprend le flambeau : "Lorsqu’on leur demande ce qui les menace aujourd’hui, beaucoup nous parlent aussi de la montée de l’extrême droite…" En revanche, la une du quotidien ne mentionnera à aucun moment les événements qui ont bouleversé la capitale allemande. Un attentat queericide contre l’une des grandes Prides européennes n’y aura pas trouvé sa place.
Le 3 août, l’AJL intervient. L’Association des journalistes LGBTQIA+ signale d’abord : "Nous constatons que certains réflexes ont la vie dure en France ; de nombreuses rédactions ont repris le terme de ’gay pride’ utilisé dans plusieurs dépêches de l’Agence France-Presse." Le communiqué se poursuit : "Surtout, certains médias se sont emparés avec une grande facilité de la qualification d’attentat terroriste islamiste", pointe l’AJL. "L’appartenance présumée de l’auteur à l’État islamique semble donc primer sur les personnes qu’il a prises pour cible lors de cette attaque et sur le contexte dans lequel celle-ci a eu lieu. Ce choix en dit long", décrète l’observatoire militant. Six jours plus tôt, le parquet fédéral allemand a révélé l’existence d’une vidéo dans laquelle l’auteur de l’attaque prêtait allégeance au groupe État islamique.
Bon élève, Mediapart suit la même voie. Pour contextualiser l’événement, la rédaction publie une analyse consacrée à "la forte hausse des violences visant la communauté LGBTQI+" en Allemagne. Angle choisi : "Au-delà de l’attentat et du seul fait de l’extrémisme religieux, nombre d’auteurs et d’autrices sont liés à l’extrême droite." Dans le corps de l’article, un membre de l’inter-associative organisatrice de la Pride berlinoise témoigne : "Nous avons tous d’abord pensé à un attentat d’extrême droite." Remis de sa surprise, Kai Bölle reprend : "L’islamisme, comme tout extrémisme religieux, est une menace pour les personnes queers. Mais ce n’est pas du tout ce qui nous a préoccupés concrètement ces derniers mois et ces dernières années." Et le journaliste d’illustrer le propos : "À Bautzen, à Leipzig ou encore à Magdebourg, les participant·es à la pride ont dû faire face à des cortèges de manifestant·es d’extrême droite venu·es protester contre cette marche."
Le grand amalgame
L’extrême droite allemande s’est bel et bien emparée de l’attentat. Dès le 26 juillet, Kristin Brinker, présidente de l’AfD berlinoise, réclame ainsi la "fin de l’immigration de masse incontrôlée" et l’"expulsion systématique des étrangers criminels et islamistes, quel que soit leur éventuel statut de protection". Islamisme = musulmans = migrants = "grand remplacement"… "Jeanne, au secours" : en Allemagne comme en France, on connaît la chanson de la droite anti-immigration. En 2007, Nicolas Sarkozy confiait déjà à Brice Hortefeux un ministère associant immigration et identité nationale, promesse de sa campagne présidentielle.
En France, l’instrumentalisation tant redoutée de l’attentat de Berlin prend un tour presque embarrassant. "L’islamisme est une idéologie totalitaire qui mène une guerre contre nos libertés, contre nos démocraties", se contente de tweeter Marine Le Pen avant d’adresser sa "pleine et entière solidarité aux victimes, à leurs familles et au peuple allemand." Les pensées de Jordan Bardella enfoncent les mêmes portes ouvertes : "La menace islamiste reste prégnante en Europe", souligne le président du Rassemblement national (RN), contre "ce qu’ils haïssent par-dessus tout dans notre civilisation et que nous chérissons tant : la liberté". Plus besoin d’amalgames, il suffit de dire "islamisme" pour paraître au-dessus de la mêlée. Des Deux-Siciles à La Trinité-sur-Mer, on entend d’ici le bruit de glaçons qui trinquent.
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Pour récolter les fruits de la séquence, le propagandiste Damien Rieu n’a plus qu’à se baisser. "Abdul Ballout, islamiste, a roulé sur la gay pride de Berlin hier mais vous n’entendrez aucune association LGBT vous en parler", se réjouit d’avance l’ancien porte-parole de Génération identitaire. Puis, goguenard : "Plus les islamistes roulent sur les militants LGBT en camion, plus les militants LGBT défendent les islamistes." Et voilà l’extrême droite qui peut se poser en camp du vrai, le seul à dire ce que tout le monde a vu.
L’année 2027 marquera les vingt-cinq ans de l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle. Deux nouvelles qualifications de la marque familiale plus tard, nous devrions avoir appris la leçon. Le RN fleurit sur les silences de ses adversaires, autant d’aveux publics d’impuissance. Autant dire à l’électorat : circulez, nous n’avons rien à proposer. Or, combattre l’amalgame ne suppose pas d’invisibiliser des réalités mais au contraire de distinguer celles que l’on refuse d’amalgamer : l’islam et l’islamisme, les musulmans et les islamistes, une population et un projet politico-religieux.
POV journalisme
L’attentat de Berlin nous pose une question cruciale : que fait-on d’une information qui nous dérange ? La guerre des récits s’intensifie en période électorale. D’ici à 2027, chaque camp aura ses faits à brandir et ceux qu’il préférera taire. Chaque mot sera soupçonné de servir une cause, chaque article sommé de prouver à qui il profite. La tentation sera grande de juger une information moins sur sa véracité que sur les conséquences politiques de sa diffusion.
L’éthique du journalisme se joue là. Nous n’avons pas le loisir de trier les faits en fonction de leur usage anticipé. Face à une propagande, notre rôle n’est pas d’opposer une propagande concurrente. Il ne s’agit pas de prétendre à l’absence de point de vue ("POV"). Choisir un angle, choisir à qui on donne la parole, c’est déjà regarder le réel depuis quelque part.
Pour têtu·, la boussole est claire. Nous observons le monde depuis les vies LGBT et l’expérience queer. Un point de vue n’autorise cependant pas à déplacer les faits pour les faire entrer dans le cadre. Ce métier impose une déontologie, mais aussi des procédures pour la mettre en œuvre : les informations sont vérifiées, les textes relus, les sources confrontées.
Le journalisme est une œuvre collective. Son exigence fondamentale a un nom : l’humilité des faits. Elle oblige à renoncer à une formule qui les excède, à réviser un jugement démenti par la réalité, à entendre les objections des collègues. Elle nous conduira nécessairement à publier des informations qu’une partie de notre lectorat préférerait ne pas lire. À d’autres moments, ce sera une autre partie. L’essentiel est que ce ne soit pas toujours la même.
Le réel n’a pas besoin de notre accord pour exister. La vie en démocratie, elle, exige que nous puissions au moins nous accorder sur les faits. C’est la mission du journalisme : établir une langue commune pour décrire notre présent.
Crédit photo : Christoph Soeder / DPA via AFP