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livresNicolas Martin, en compagnie des monstres

Par Laure Dasinieres le 27/10/2026
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[Portrait à retrouver dans le magazine de l'automne, chez votre marchand de journaux ou sur abonnement.] Avec son deuxième roman, Je ne suis pas venu vous apporter la paix (éditions Le Diable Vauvert), Nicolas Martin mobilise l’horreur et le fantastique pour mettre à nu la violence patriarcale. Chez l’ancien journaliste de France Culture, l’imaginaire est un refuge aussi bien qu’une arme politique.

Photo : Antoine Doyen / Mirage Collectif pout têtu·

Lorsqu’il nous reçoit chez lui, à Paris, Nicolas Martin résume en deux phrases son rapport à la fiction. Et sans doute, aussi, son projet littéraire : "Les monstres imaginaires m’ont sauvé parce qu’ils m’ont permis de supporter les vrais monstres. Et ils m’ont permis moi-même de m’assumer en tant que 'monstre'". Dans Je ne suis pas venu vous apporter la paix, son deuxième roman après Fragile/s, le journaliste et écrivain fait ainsi du monstrueux le révélateur des traumatismes laissés par la domination patriarcale.

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Comme le reste de la génération Dorothée, l’auteur de 50 ans a d’abord forgé son imagination à travers les dessins animés venus du Japon. "Dans Goldorak, ce sont les golgoths que j’aimais, se souvient-il. J’étais toujours impatient de découvrir le monstre de la semaine." À la maison, ses parents nourrissent cette fascination en l’initiant aux littératures de genre. Son père lui transmet son goût pour la science-fiction et la fantasy, sa mère celui pour les romans policiers. "Je pense qu’Agatha Christie a planté des graines en moi que je continue d’exploiter aujourd’hui. Pourquoi est-ce qu’on fait du mal à autrui ? Pourquoi est-ce que quelqu’un tue quelqu’un ? Qu’est-ce que c’est que la malveillance ?"

En classe de cinquième, alors qu’il n’a pas encore conscience de son homosexualité, la malveillance cesse pourtant d’être une fiction. "Cette année-là, il m’arrive plusieurs choses. Je commence à me faire violer par mon voisin du dessous. Je perds ma grand-mère, qui était très importante pour moi. Et puis, les autres élèves de l’école se sont mis à me taper dessus." Il témoignera publiquement en 2021 de ces viols subis dans l’enfance. Face à ces violences, l’imaginaire devient un refuge, une manière de tenir. Plus tard, devenu journaliste, il continue d’ailleurs de faire dialoguer le réel et la fiction. Y compris lorsqu’il prend les commandes de La Méthode scientifique sur France Culture en 2016. "Dès le départ, j’ai dit : 'Si on fait une émission scientifique, on fait de la science-fiction.''

L’enfer, c’est les nôtres

Au moment du débat sur le mariage pour tous, Nicolas Martin retrouve un vocabulaire qui lui est familier : celui qui désigne les personnes LGBTQI+ comme des monstres ou des menaces. Il s’engage alors dans un militantisme volontiers agit-prop. "J’allais voir Frigide Barjot alors qu’elle parlait face caméra et je lui disais : 'Vous qui défendez la famille, vous êtes en train de littéralement précipiter les gamins dans la dépression, le suicide. Vous avez du sang sur les mains.'" En 2020, ses chroniques “Radiographies du coronavirus” déclenchent contre lui une campagne de harcèlement en ligne. Après un burn-out, il quitte Radio France pour se consacrer pleinement à l’écriture.

En 2024, paraît Fragile/s, "un roman en colère" face à la montée des extrêmes. Avec Je ne suis pas venu vous apporter la paix, Nicolas Martin déplace la focale vers le patriarcat. "La question du livre, c’était : comment on arrive à se sortir d’un modèle dans lequel on baigne depuis plus de deux mille ans ?" Centré sur un père mourant veillé par une fratrie recomposée, ce thriller familial bascule dans l’horreur et le fantastique quand des forces anciennes resurgissent… Ici, l’écriture permet surtout de faire remonter ce qui se transmet d’une génération à l’autre. La violence patriarcale n’est pas seulement celle d’un homme : elle contamine les relations, façonne les comportements et finit par être reproduite jusque par ceux qui cherchent à lui échapper. Nicolas Martin s’intéresse précisément à cette mécanique de transmission. Comment rompre avec un modèle dont on a soi-même appris les règles ? Comment se construire lorsque la famille, censée constituer le premier refuge, devient aussi le lieu où s’exercent les rapports de domination ? L’horreur est un moyen de donner une forme très concrète à cet héritage.

Pour l’auteur, ces genres ne relèvent jamais d’un simple goût pour le macabre. Ils offrent un langage pour dire ce que les discours ordinaires peinent parfois à saisir. "Le corps, c’est la dernière limite de l’intime", résume-t-il. Le body horror, avec ses métamorphoses, ses hybridations et ses débordements, met en scène ce que les sociétés cherchent à discipliner : les désirs, les identités et la liberté d’habiter son propre corps. Leur fonction est aussi cathartique. "L’horreur, c’est sans danger. Lire de l’horreur, regarder de l’horreur, c’est sans danger. Allumer les news, c’est de l’horreur, mais sans aucune protection", professe celui qui travaille aujourd’hui à un guide de survie destiné aux enfants queers. Les monstres imaginaires qui l’ont sauvé sont désormais ceux qu’il confie aux autres.

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