« Ma psy est lesbienne » : notre rendez-vous avec un réseau de thérapeutes homosexuelles

“Ma psy est lesbienne.” C’est le nom du réseau lancé récemment par trois psychothérapeutes homosexuelles, qui souhaitent offrir un espace de parole bienveillant aux personnes LGBT. TÊTU est allé à la rencontre de deux d’entre elles, pour en savoir plus sur cette initiative salutaire.

C’est l’histoire d’une rencontre, d’une amitié et d’un constat partagé : consulter un.e psy n’est pas chose aisée, d’autant plus si l’on est une personne LGBT. Alors Agnès et Oksana, toutes deux psychothérapeutes et homosexuelles, ont décidé de créer, avec une troisième consoeur, “Ma psy est lesbienne”, un “réseau” de professionnelles de la santé mentale.

Philosophe de formation, Agnès, 51 ans, est installée comme psy à Paris depuis 13 ans maintenant, après avoir travaillé pendant 15 ans dans le “consulting d’entreprise” et accompagné des cadres dirigeants. Psychothérapeute également, Oksana, pratique depuis neuf ans, après avoir été formatrice d’anglais. Américaine d’origine russe de 43 ans, elle consulte depuis un an à Pantin, en français et en anglais.

Toutes deux sont mariées à une femme, et le disent ouvertement même si elles ne l’affichent pas publiquement. La lesbophobie, elles l’ont aussi déjà subie à plusieurs reprises, dans leur milieu professionnel ou ailleurs. C’est pourquoi elles ont demandé à ne pas faire apparaître leurs noms de famille, ni leurs photos, dans cet article. Preuve, s’il en fallait une de plus, que les lesbiennes, et les personnes LGBT+ plus largement, ont plus que jamais besoin d’un espace de parole sécurisant et d’un accueil non-jugeant.

Nous les avons rencontrées dans un café parisien pour les interroger sur le réseau salutaire qu’elles ont lancé un an et demi plus tôt. Au programme : beaucoup de solidarité – ou plutôt de sororité – et de bienveillance.

« Il était important de pouvoir dire : on est psys, on est lesbiennes et on est là. »

Comment vous-êtes vous rencontrées ?

Agnès : On s’est rencontrées par mon épouse, qui est une ancienne de l’équipe de Cineffable (association qui promeut le cinéma lesbien, ndlr), dont Oksana et sa femme font aussi partie.

Oksana : On a découvert le métier de l’autre, on a commencé à discuter et on s’est rendu compte qu’il y avait un manque, un réel besoin dans la communauté lesbienne. A travers notre pratique et notre réseau amical et professionnel, on a constaté que, pour beaucoup de femmes lesbiennes, consulter un psy pouvait être difficile. Elles ont souvent peur du jugement. Il y avait un vrai besoin pour ces femmes de pouvoir être accueillies en tant que lesbiennes par des psys qui ne font pas preuve de cette lesbophobie, qui est parfois inconsciente chez certains praticiens.

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Comment vous êtes-vous rendues compte de cette crainte ?

A : Pousser la porte d’un psy pour la première fois, c’est aller éventuellement se confronter à la honte et au jugement. On a fait ce parcours toutes les deux en tant que lesbiennes. On connaît la difficulté. On sait à quel point, dans nos vies, on est parfois obligées de compartimenter. Or s’il y a un endroit où il est important d’être soi et de ne pas avoir à le faire, c’est la thérapie.

Par exemple, lors d’un atelier que nous avons organisé, une femme nous racontait avoir consulté une psy parce qu’elle avait été violée dans son enfance. Ça s’est bien passé, jusqu’au jour où la praticienne lui a dit : “Une fois qu’on aura réglé ce problème de votre enfance, vous ne serez plus lesbienne”

O : Il ne faut pas oublier que la première fois qu’on pousse la porte d’une consultation, on a peur. Ça peut être très stressant. C’est pourquoi on a estimé qu’il était important de pouvoir dire : on est psys, on est lesbiennes et on est là. Il est essentiel d’être visibles, d’offrir ce miroir à l’autre, parce que ça aide dans la construction de soi.

Avez-vous, vous-mêmes, ressenti beaucoup d’appréhension avant votre premier rendez-vous chez un.e thérapeute ?

A : Moi la première fois que j’ai consulté, c’était après le décès de mon père, qui a été brutal, dans le sens inattendu. Je n’allais pas consulter pour ma sexualité, mais il a été important pour moi, à un moment donné, de le dire. Or j’étais dans l’appréhension de la réaction de l’autre et de son éventuel jugement, donc c’était une souffrance supplémentaire. Surtout que je ne savais pas où j’en étais à cette époque-là, donc quand je dis que ça peut toucher à la honte ou au rejet, ça me parle. J’ai mis très longtemps à dire que j’étais dans ce questionnement.

O : Consulter est une démarche particulière. C’est important d’avoir quelqu’un de confiance en face. J’étais pour ma part dans un cas un peu différent. Quand j’ai consulté la première fois, j’étais déjà en couple avec une femme, même si mon identité était toujours en construction. Mais j’avais l’appréhension de ne pas être acceptée et il m’a fallu un peu de temps pour le dire. C’était important pour moi et c’est aussi comme ça que je fonctionne aujourd’hui, c’est-à-dire que ça fait partie de qui je suis, de mon identité. Et j’ai eu la chance de ne pas subir de lesbophobie par rapport à ça. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde.

A : Ca fait travailler nos collègues aussi. Il y en a plein qui me posent des questions sur la bonne manière de dire les choses. Pour ce qui concerne les questions LGBT, je suis un peu leur référente.

O : Il est important que l’on soit là pour faire évoluer le métier. Dans ma formation c’était pareil, j’étais une des référentes. Et j’étais confrontée à beaucoup de discours hétéronormés.

A : Il ne faut pas croire qu’il n’y a pas de psys qui soient à la Manif pour tous !

Comment avez-vous créé ce réseau, “Ma psy est lesbienne” ? Quelle forme prend-t-il exactement ?

A : On est trois. Nous l’avons monté avec une psychologue basée à la Défense, à l’occasion du Festival international du film lesbien et féministe de Cineffable, en septembre 2017. Avec Oksana, s’est dit qu’il serait bien de proposer quelque chose. Alors on a simplement diffusé l’information : on existe si besoin. Comme on est bénévoles dans l’équipe de l’association, les gens peuvent être amenés à nous connaître. Mais on a aussi créé des ateliers lors du festival, où l’on passe une matinée assises entre femmes, pas forcément lesbiennes, et tous les sujets peuvent être abordés.

O : On s’est rendues compte qu’il y avait une vraie attente de cet espace, d’écoute, de bienveillance entre femmes, entre lesbiennes. C’était très important pour celles qui sont venues.

A : On voulait faire quelque chose d’assez intime. On avait fixé le nombre de participantes à huit maximum, et on a fait ça deux matinées consécutives. On nous a d’ailleurs demandé si on allait organiser ça régulièrement.

Quelles étaient les thématiques qui revenaient ?

O : Moi j’ai surtout senti un besoin d’être écoutée. D’être accueillie. Et d’avoir un espace non-jugeant, d’accueil profond, qui manquait.

A : Les filles étaient heureuses qu’on leur propose. Car c’est, pour une fois, un endroit où l’on n’a pas à se dire.

O : Oui, on peut simplement être. Et ça, c’est vital.

A : Et du coup, on est vraiment d’emblée dans l’intime. On a été très émues. C’était deux matinées avec des personnes très différentes et c’était très riche. On a versé de petites larmes…

En plus d’être visibles en tant que lesbiennes, vous êtes également toutes les deux mariées à une femme…

A : Oui, le fait d’être des femmes mariées aussi a une influence. Ça dit quelque chose de notre engagement dans notre sexualité. Ça dit un parcours.

O : Après, c’est quelque chose qu’on ne clame pas. Mais on le porte en nous.

Pensez-vous étendre ce “réseau” à des praticiennes situées dans d’autres régions de France ?

O : Oui, on va voir si ça peut prendre de l’ampleur. Si d’autres psys sont intéressées.

A : A Cineffable, on a vu des femmes de toute la France. On nous a demandé si on avait des références de psys à donner, des psys pour qui c’est ok d’être lesbienne. Et ça fait mal au coeur, parce qu’on n’en a pas, alors que ni Oksana ni moi ne sommes parisiennes de naissance.

O : Moi j’aimerais bien pouvoir dire qu’on a des collègues partout en France. Ce serait l’idéal. C’est important pour ces femmes qui viennent une fois par an dans ce petit cocon qu’est Cineffable et qui sont aussi avides de ce genre d’espace chez elles.

Pour l’instant, votre réseau reste plutôt confidentiel. Pourquoi ne communiquez-vous pas davantage autour de votre initiative ?

A : Parce que si on affiche trop le fait d’être lesbiennes, qu’est-ce qui se passe ? On va être cataloguées. C’est toujours pareil…

O : On a une patientèle qui est très diverse. On reçoit toutes les deux des hommes, des femmes, hétéros, homos, lesbiennes, trans’, de tous les secteurs et de tout âge.

A : Moi j’ai des patients de la Manif pour tous. Ça fait travailler sur soi…

Puis le risque, avec ce genre de démarche, est de se retrouver avec des patients uniquement LGBT. Je ne veux pas être “psy de lesbiennes”. La majorité de mes patients me sont envoyés par des médecins, de tous les bords. Et je sais que certains d’entre eux peuvent me reconnaître…

Avez-vous tout de même observé une évolution dans votre patientèle depuis que vous avez créé ce réseau ?

O : Aujourd’hui, je pense que c’est aussi varié que ça l’a été. Mais des femmes sont venues à nous grâce à ce réseau, donc c’est qu’il y avait un besoin.

A : Souvent, la patientèle est soit constituée en fonction du secteur dans lequel vous habitez, soit en fonction du réseau que vous avez. Étant installée au centre de Paris, il y a une réalité économique qui est qu’il y a moins de femmes dans le coeur de la capitale, et plus d’hommes. Donc un tiers de ma clientèle est homo, et beaucoup plus masculine.

O : Pour moi qui suis en dehors de Paris, ce sera le contraire.

« Il y a la violence qui se voit, qui est plus directe, et il y a aussi la violence de ne pas pouvoir se dire. »

Est-ce que beaucoup de personnes LGBT+ viennent vous voir parce qu’elles ont été jugées ou mal accueillies chez d’autres thérapeutes ?

A : Oui, clairement. Là il y a une souffrance supplémentaire. Surtout quand ce sont des personnes déjà rejetées par leur famille. Des personnes virées de chez elles à 18 ans.

O : C’est une aberration. Il est très difficile d’entendre ça. Moi, ça m’attriste profondément. Et j’ai juste du mal à croire que ça existe encore aujourd’hui.

Avez-vous reçu beaucoup de personnes qui ont subi des violences homophobes ?

A : Forcément, dans la mesure où l’on vit dans une société qui est homophobe. En tant que lesbiennes, on a intégré nous-mêmes depuis l’enfance une partie d’homophobie.

O : Pour moi, il y a la violence qui se voit, qui est plus directe, et il y a aussi la violence de ne pas pouvoir se dire. Ça, c’est pour moi une grande violence. Les personnes qui se sentent obligées de se cacher, qui ne peuvent pas parler de leur week-end avec leur femme au travail parce qu’elles ne savent pas comment les autres vont réagir, tandis que les autres parlent tous de leur week-end avec mari ou femme.

J’y suis tout le temps confrontée quand j’interviens en entreprise. On me demande : “Et ton mari est français ?”. Oui ma femme est française. On est en permanence obligé.e.s de rectifier le tir, de reprendre les gens sur leurs propres préjugés inconscients. C’est des choses qu’on a tellement intégré en nous que ça transpire partout.

« On accueille les femmes en tant que telles. Et c’est vital quand on fait un parcours de thérapie. »

A : On ne fait jamais un seul coming-out. C’est tous les jours…

O : A chaque fois qu’on va chez le médecin, qu’on change de milieu professionnel, même quand on va en vacances…

A : Et justement, avec nous les nanas n’ont pas à dire qui elles sont.

O : On les accueille en tant que telles. Et c’est vital quand on fait un parcours de thérapie. On accompagne les personnes pour les aider à être les plus proches de qui elles sont vraiment, de leurs besoins profonds. Or si on arrive chez le psy et qu’on est obligé.e, d’office, de cacher une partie de qui l’on est, comment peut-on faire ce travail ?

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On a pas mal parlé ces derniers mois de la recrudescence des violences homophobes. Est-ce que vous l’avez beaucoup ressentie en consultation ?

A : Moi ce qui me frappe, c’est la souffrance des jeunes. Je vois les risques suicidaires chez mes jeunes patients. Ça me fait des frissons quand j’en parle. C’est dur ça. J’ai eu des consultations d’après Noël. La violence subie au retour est dingue…

O : Là ce dont tu parles, c’est aussi des violences dans le silence, dans les non-dit. Des personnes qui n’ont pas le droit d’exister.

A : Posez la question autour de vous : est-ce que vous vous sentez libres de tenir la main de votre compagne ou de votre compagnon dans la rue ? La réponse est non, alors qu’on est en plein centre de Paris !

On a justement fait une vidéo là-dessus à TÊTU. On a posé la question à des personnes LGBT et plusieurs d’entre elles ne se sentaient pas à l’aise de le faire, y compris dans le Marais…

O : C’est aussi pour ça que, pour moi, être visible est si important. Pour nous, mais aussi pour les autres, qui voient qu’on existe. Et non seulement on existe, mais c’est normal.

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Si vous souhaitez contacter le réseau “Ma psy est lesbienne”, en tant que consoeur thérapeute ou en tant que patient.e, vous pouvez leur envoyer un mail à mapsyestlesbienne@gmail.com.

Crédit photo : Shutterstock.


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