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Frédéric Martel sur Hocquenghem : « La ville de Paris a commis une erreur par inculture »

La mairie de Paris a déboulonné une plaque commémorative à Guy Hocquenghem, figure du militantisme LGBT+. Le cofondateur du Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR) est accusé d'avoir défendu la pédophilie. Le sociologue Frédéric Martel, auteur de Le Rose et le noir, l'un des livres de référence de l'histoire des luttes LGBT+, revient sur la polémique.

Un hommage de courte durée. Au 45 rue de Plaisance, dans le XIVe arrondissement de Paris, la mairie avait installé une plaque en hommage à Guy Hocquenghem, qui a théorisé la cause homosexuelle et fait naître le militantisme gay. Mais il a également publié des textes défendant la pédophilie.  Des militantes féministes et des élus ont donc demandé le retrait de la plaque en son honneur, dans le sillage de l'affaire Matzneff. La mairie de Paris s'est donc exécutée, en catimini, dans la nuit du 3 septembre dernier, après une action du collectif féministe les Grenades. Une décision qui divise au sein des militants de la cause LGBT+. Dans un long texte publié sur Mediapart, Antoine Idier, sociologue biographe de Guy Hocquenghem, a pris la défense du fondateur du Front Homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR).

Pour  Frédéric Martel, sociologue et auteur du Rose et le noir : les homosexuels en France depuis 1968, Guy Hocquenghem était une personnalité complexe, et rappelle que le contexte de l'époque était très différent d'aujourd'hui. Toutefois, il considère que la mairie a fait une erreur en lui dédiant cette plaque. Il développe auprès de TÊTU.

Guy Hocquenghem fait-il partie de votre Panthéon ? 

C’est une figure que j’aime beaucoup. C'est la figure clef des années 1970, comme Daniel Defert et les militants d'Act Up vont l'être dans les années 1980. Il a participé à la création du militantisme homosexuel en France en co-fondant le Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR). En 1971, il a donné un témoignage très fort dans le Nouvel Obs (désormais appelé l'Obs, ndlr) où il parle publiquement, à 25 ans, de son homosexualité.

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Guy Hocquenghem est quelqu'un de complexe, d'audacieux et de courageux. Mais il a aussi une part d'ombre. Dans Le Désir homosexuel et La Dérive homosexuelle, il défend de manière troublante la pédophilie et notamment René Schérer, un ami, qui est accusé de pédophilie dans l'affaire du Coral. Mais au-delà de la défense d'un ami, il marque de l'estime pour la pédophilie.

Il s'est toujours construit en contre. Entre 1983 et 1986, il s'est par exemple radicalement opposé à l'idée de mettre un préservatif lorsqu'il fait l'amour et attaque de manière virulente AIDES et son président en les accusant de moralisme. C'est quelqu'un qui prend de l'importance dans son opposition à la morale de l'époque. De la même manière, il refuse de condamner la pédophilie parce qu'il ne veut pas qu'on lui fixe des limites à sa sexualité. Sur ces deux sujets, il se trompe profondément, même si son intuition et son combat initial sont justes. C’est la figure clef des années 1970, comme Daniel Defert et les gens d’Act Up vont l’être dans les années 1980.

https://twitter.com/LesGrenades_/status/1301652609850318848?s=20

Méritait-il alors qu'on le commémore à travers une plaque ?

J'ai toujours défendu Guy Hocquenghem et je le considère comme un géant de la lutte homosexuelle en France. Mais il a des aspects qui sont gênants. Je pense que la ville de Paris a commis une erreur par inculture. Tout le monde qui a un peu de culture historique sait que Guy Hocquenghem a défendu la pédophilie. La municipalité aurait pu choisir de commémorer le FHAR, par exemple, sans que ce soit personnalisé sur Hocquenghem. Ils auraient pu mettre en avant certains textes plutôt qu'inaugurer une plaque.

Sa défense de la pédophilie n'entache-t-elle pas tout son parcours ?

Autant je trouve erroné qu'on ait installé cette plaque, autant, je trouve scandaleux qu'on l'ait retirée. On peut espérer que celui qui a une plaque à son nom a commis moins d'erreurs que les autres, mais personne n'est parfait. Si nous rentrons dans cette spirale de nettoyage des statues, il n'en restera aucune. Faudrait-il déboulonner les statues de Rousseau parce qu'il a abandonné ses enfants ? D'Adolphe Thiers pour ses propos sur les colonies ? Et pourquoi pas de Gaulle ?

Quelles relations Hocquenghem entretenaient-il avec les féministes ? 

Guy Hocquenghem naît avec le Mouvement de libération des femmes (MLF) qui fondent avec lui le FHAR. Mais il rompt avec elles à partir de 1977-1978, notamment après le procès d'Aix de Gisèle Halimi sur le viol. Il va avoir des propos pour rejeter la criminalisation du viol. On peut y voir une mauvaise lecture de Foucault avec un "non à surveiller et punir". C'est une position d'extrême gauche radicale qui est la sienne et s'explique par le contexte de l'époque. C'est un maoïste très marginal. Peut-être qu'il fallait ce background politique d'extrême gauche pour franchir les étapes et oser affronter l'opinion publique de l'époque.

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À la fin de sa vie, il fait pourtant un virage à droite...

Oui, dans à la fin des années 1980 il s'est approché de la droite extrême, la "Nouvelle droite" d'Alain de Benoist dans une série d'articles scandaleux. Au fond, il a mal vécu la rupture avec le journal Libération, dont il a été l'un des rédacteurs. Il se fait plus ou moins chasser au moment où René Schérer n'est plus admis et que Gabriel Matzneff est viré du Monde. Il écrit alors son son célèbre texte À ceux qui sont passé du col Mao au Rotary club. Je pense que cette période est liée à sa maladie et qu'il était assez perdu.

 

Crédit photo : Capture d'écran INA


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