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act upAprès 30 ans de lutte contre le sida chez Act Up-Paris, Hugues Fischer prend sa retraite

Par Nicolas Scheffer le 23/10/2020
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Hugues Fischer a passé trente ans à Act Up-Paris. Trente ans de lutte contre le sida, d'actions militantes mais aussi de travail de fond. Aujourd'hui, il prend sa retraite de l'association, fier du travail accompli. Même s'il reste selon lui, beaucoup à faire.

Après 31 ans de militantisme à Act Up-Paris, 11 ans de salariat et deux années de coprésidence de l'association de lutte contre le VIH, il a décidé de prendre sa retraite au bout du monde : le Finistère. "Moi qui ne pensais pas passer l'an 2000, vous imaginez prendre ma retraite ? D'Act Up, en plus !", s'étonne "l'authentique strasbourgeois" de 64 ans. Ce serait même un "gag". Trente ans de lutte contre le sida, de bouillonnement politique, d'actions contre les labos. Mais aussi de travail de fond.

Mais avant d'être une histoire militante, le sida et Hugues, c'est une histoire intime. Et tragique. Marc, son copain de l'époque est diagnostiqué positif en 1984. Il a vraisemblablement été contaminé dans les années 1970, alors qu'il habitait à New York. Marc fait partie du premier protocole d'antirétroviraux. Il doit avaler un cachet toutes les quatre heures, nuit comprise.

"La capote est venue plus tard"

L'état de Marc décline pendant l'hiver 1985-1986. Une période marquée non seulement par une grève historique des transports, mais aussi une neige importante dans Paris. En sortant de chez Thompson où il travaille comme ingénieur du son, il se rend à l'hôpital Claude Bernard rendre visite à son compagnon qui a perdu 20 kilos.

À 29 ans, Hugues apprend qu'il est lui aussi séropo. Au fond, il s'en doutait. "Quand on s'est rencontré, avec Marc, on ne se protégeait pas. On était jeunes, on faisait la fête. La capote est venue bien plus tard". Avant de mourir, Marc a pensé à transmettre son patrimoine sur le compte de son compagnon pour sécuriser l'héritage. De quoi se retourner. Car peu de temps après de décès de son compagnon, Hugues est mis la porte de l'appartement du couple.

Act up, la révolution militante

"J'ai l'avantage de pouvoir dire que ce n'est pas moi qui suis venu à Act up, mais l'association qui est venue à moi", raconte le militant. En 1989, quand Act up se lance, Hugues travaille pour une association qui défend les sujets LGBT+ au sein du PS : les Gays pour la liberté. Ses locaux sont spacieux, à tel point que Didier Lestrade, l'un des cofondateurs d'Act up lorgne sur la salle de réunion qui lui serait bien utile pour ses RH, les réunions hebdomadaires.

Mais il faut quelqu'un pour ouvrir et fermer la porte. Débonnaire, le socialiste se propose, pensant pouvoir avancer sur son travail pendant les séances. Très vite, il s'intéresse beaucoup plus aux réunions qu'à ses dossiers.

Car il assiste à une véritable révolution. Côté pile, il avait l'habitude des querelles de chapelles de courants du PS. "Avec les Gays pour la liberté, on avait monté un gala dans les années 80 pour lutter contre le sida, mais c'était du grand classique". Une levée de fond à l'Opéra, un réception sage et compassée, assez bourgeoise, en somme. Côté face, les jeunes d'Act up déboulent avec leur look détonnant : jean noir, tenue bombers, cheveux rasés et surtout, le triangle rose sur le t-shirt noir. Un but revendiqué : rendre visible le VIH que personne ne voulait voir.

C'est un souffle activiste nouveau venu des États-Unis où l'organisation est née face à l'immobilisme de l'administration Reagan. Les militants d'Act Up-Paris débordent de créativité pour interpeller leurs concitoyens. Ils inventent le die in où ils s'allongent au milieu de la rue, jettent du faux sang sur les façades des labos, mettent une capote à l'obélisque de la place de la Concorde... Autant de scènes reprises dans le film de Robin Campillo, 120 Battements par minute : "C'était une manière totalement nouvelle de faire événement avec un sujet que l'on souhaite porter. Le principe : quand tu fais une manif, tu mets les plus beaux mecs devant parce que ça a de la gueule ! Certains ont dit qu'on n'avait jamais fait ça, mais c'était travaillé et revendiqué", insiste le militant. Il reconnait que la ficelle s'est usée au début des années 2000.

Information = pouvoir

La bataille de la communication est capitale. Mais Act Up-Paris, ça n'est pas que ça. L'association bouscule le rapport entre des malades et des médecins. Un slogan émerge : information = pouvoir. Avec Didier Lestrade, Hugues incite les hommes à se faire dépister. Ils posent un principe : le meilleur moyen pour prendre en charge la maladie, c'est que les séropos participent à la recherche et entrent dans les essais cliniques.

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Au-delà des slogans et des coups d'éclat d'Act up dans la rue et les médias, l'association mène un travail de fond essentiel. Hugues participe à l'animation du TRT-5, le collectif d'associations de lutte contre le VIH qui vise à inclure les malades au coeur du dispositif de recherche.

Mister cuir 2013

De ces bouillonnements activistes, une notion politique émerge : la démocratie sanitaire. "La mobilisation de la société civile, cette manière de voir la médecine, le fait qu'on ne soit pas simplement des morts en devenir, on le doit à la lutte contre le sida... Autant de notions qui ont explosé en plein vol avec la covid où les spécialistes savent mieux que tous les autres", estime Hugues. En plein Covid-19, cette formule qui défend l'idée qui faut faire naitre une participation citoyenne aux politiques de santé sonne étonnement moderne.

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Hugues Fischer posant fièrement pour TÊTU devant son portrait de "Mister Leather France 2013". Crédit photo : TÊTU

C'est animé par cette idée que Hugues se bat depuis une dizaine d'années pour que l'on puisse se faire dépister gratuitement, sans ordonnance en entrant dans un laboratoire. Son coeur se retourne quand il voit les interminables filles d'attente  qui se forme parfois devant les labos.

L'ingénieur du son de formation se forme à la biologie. Sous une photo de lui en "Mister cuir 2013" accrochée au dessus de son bureau, il épluche chaque nouvelle étude pour la vulgariser auprès de ses amis militants. Après être devenu coprésident d'Act up, Hugues a finalement été embauché par l'association. Ce poste, il l'a presque pris par hasard. "On a travaillé sur une idée pour réinventer la prévention. Il fallait parler de façon humaine de l'actualité du VIH".

De la capote à la PrEP

Le dossier Reactup, avait été monté pour que l'État s'engage à financer un poste. Une fois le projet validé, il ne manquait plus qu'à trouver la bonne personne. Act up se tourne naturellement vers Hugues. "Tu n'as pas de boulot en ce moment ?", lui demandent les militants. Et le voici coordinateur du projet.

Ces dernières années, la lutte contre le VIH/sida et ses instruments ont drastiquement changé. Après avoir crié pendant des années que la capote était le seul moyen fiable de lutter contre le virus, vanter les mérites de la PrEP qui permet de s'en passer est une révolution copernicienne pour certains militants admet Hugues. "Aujourd'hui, pour régler le problème du VIH à Paris, il suffirait de mettre du Truvada dans les pompes à bière du Marais", s'amuse le moustachu. Qui a dit que le militantisme interdisait l'humour ?

Crédit photo : TÊTU