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clubbingComment le couvre-feu augmente le risque d'isolement des personnes LGBT

Par Tom Umbdenstock le 23/10/2020
couvre-feu

Temps libre et vie nocturne constituent une soupape indispensable à l’équilibre de  nombreuses personnes LGBT. Leur disparition pourrait les fragiliser.

Il y a des quartiers, surtout le Marais, que j’adore fréquenter ou que je fréquentais beaucoup, dans lesquels je ne mets plus les pieds. Je n’en ai plus d’occasion avec toutes les restrictions”, raconte Baptiste, 29 ans, qui travaille et habite à Alfortville, en proche banlieue parisienne. “Je vis seul, et ça ne m’aide pas à créer du lien avec des personnes LGBT.

Une expérience festive constitutive nos identités

Après la fermeture des bars, le couvre-feu et l’obligation d’être chez soi à 21h dans 54 départements a rendu plus difficiles les rendez-vous dans des lieux comme celui-ci où se retrouve la communauté queer. Avec comme risque un aggravement de leur isolement déjà constaté à différents degrés depuis le confinement. On savait bien avant cela que les gays sont davantage victime de solitude. D’autant plus que les personnes trans avaient particulièrement souffert du confinement.

Certes, depuis quelque temps, l’ambiance n’était plus à la fête . Les derniers mois avaient déjà porté un coup dur aux personnes et aux lieux LGBT et réveillé leurs angoisses. Le couvre-feu réduit à nouveau les moments où ils peuvent se retrouver. Avec le risque de les priver d’espaces de tolérance, de fête et de solidarité.

Sur bien des aspects, le couvre-feu est une redite des problèmes connus depuis le confinement : “On peut penser que ça a produit de l’isolement et très probablement, une détérioration de la situation économique et de la santé mentale. En particulier des populations vulnérables, stigmatisées.”, décrit Laurent Gaissad. Pour le socio-anthropologue spécialiste de questions de sexualités et d'espace public, il est “Important de dire à quel point l’expérience festive et nocturne est constitutive des identités transpédégouine. Avec le confinement et le couvre-feu, c’est un coup porté au mode de vie et aux affects de ces personnes.

 

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“J'ai fait une croix sur ma vie sexuelle''

A commencer par une chose en apparence anodine et pourtant essentielle : la séduction. Célibataire, Baptiste “fréquente pas mal de milieux LGBT pour espérer faire des rencontres. Pas seulement du lien social, amical, quelque chose de plus sentimental.” Des moments centraux, car “La drague revêt une importance particulière parce qu’elle est conquise pour les LGBT. On a beau se dire que c’est l’expérience de tout le monde, ce n’est pas le cas. Car elle se fait dans des lieux qui échappent aux autres territoires.” décrit Laurent Gaissad. "Même si mon environnement professionnel est en accord avec ma sexualité, ce n’est pas pour autant que je vis ma sexualité en lieu professionnel. Le marais est un lieu où ma sexualité est un peu mise en avant par l’identité du quartier. C’est aussi le lieu qui fait vivre mon identité.”, explique Baptiste, qui déplore “une perte à cause de ça.

"On a un client qui vit à la campagne et qui est très isolé. Il vient une fois par semaine pour essayer de rencontrer des gens parce qu’il est tout seul. Ca lui permet d’avoir une vie sociale, de discuter avec des gens et de faire connaissance."

Pour Andres, 33 ans, le couvre-feu revient à “faire une croix sur ma vie sexuelle''. Ce qui était déjà le cas pendant le confinement. La journée je travaille et le soir je me lâche, ce qui veut dire aussi pouvoir coucher avec des mecs. Maintenant je ne peux plus le faire le soir”. Au-delà des rapports charnels, ces lieux LGBT sont un territoire d’apprentissage pour lui. “Si je suis aussi libre aujourd’hui c’est parce que je fréquente ces milieux alternatifs. C’est constitutif de ma personne, ça m'a permis de me libérer sur plein de choses.” décrit Andres, à propos de ces endroits où il y a “Clairement plus de personnes LGBT qui se montrent, qui se définissent comme tel.les, qui l’expriment.” Avec la question qui se pose désormais, formulée par Laurent Gaissad : “Comment aujourd’hui assouvir nos désirs dans un contexte où tout ce qui nous constituait, en particulier nos vies nocturnes, disparaît ? C’est aussi notre histoire d’être des créatures de la nuit, comme espace de liberté.

Perte de liens

Le soir et la nuit sont des moments d’intégration pour la communauté LGBT. “J’ai croisé une jeune personne qui commençait à venir au bar. Il est encore un peu timide et découvre le milieu gay”, raconte Greg, dont le bar à Rouen a dû fermer du fait des mesures sanitaires liées à la Covid. “On a un client qui vit à la campagne et qui est très isolé. Il vient une fois par semaine pour essayer de rencontrer des gens parce qu’il est tout seul. Ca lui permet d’avoir une vie sociale, de discuter avec des gens et de faire connaissance. Aujourd'hui, il a perdu ce lien.

Le SNEG & Co, syndicat des lieux festifs et de la diversité, a d’ailleurs récemment réclamé que des lieux comme celui-ci puissent rouvrir. Au bar gay, on s’y retrouve aussi pour des moments de débat et d’échanges selon Daynice, qui se définit comme bisexuel . Il raconte qu’au travail “Je vais éviter d’amener certains débats parce que ça va plus me fatiguer mentalement qu’autre chose. Au bar avec des potes, je peux parler de choses qui me touchent ou me tiennent à cœur. On ne pourra plus le faire. On va tomber dans une certaine routine et plein de personnes ne vont pas pouvoir libérer leur parole et se lâcher.

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La situation est d’autant plus délicate pour  les personnes gays ou queers vivant dans un milieu hostile ou un foyer familial homophobe. A Saint-Etienne, Mams raconte que le bar gay qu’il tient, le B Four, avait servi de havre à Cassandre, “une jeune qui s’est fait mettre à la rue pendant le confinement.” Fermé depuis le 10 octobre, il regrette que ce lieu ne puisse plus accueillir une partie de la “communauté qui n’a pas fait son coming out, qui se retrouve enfermée dans une famille oppressante." Laurent Gaissad tire les leçons du confinement et relève que depuis le déconfinement “On avait la possibilité d’aller se défouler et être entre soi est important pour l’équilibre psychoaffectif et social.

"Coup mou émotionnel"

De même dans le milieu professionnel où les personnes LGBT “ont probablement moins l’occasion de parler de leur vie intime sur leur travail par peur du stigmate qui expose aux discriminations et aux violences.”, poursuit le chercheur. C’est le cas de Nisrine, 31 ans, qui confie que “à mon travail je ne suis pas vraiment out.” Silence sur tout un pan de sa vie au boulot pour Nisrine qui explique que les “rares moments où je peux retrouver mes amis dans la communauté racisée, plus généralement queer et lesbienne sont assez précieux.” Plus guère le temps où l’occasion pour elle de se rendre au Rosa Bonheur, au Bonjour Madame ou à La Mutinerie. “Depuis la semaine dernière et le couvre feu, je me sens un peu isolée, un peu seule et ça m'a vachement déprimé.”.

On a dans la communauté trans assez peu d’espaces communautaires où on peut se réunir dans un contexte safe, où on peut échanger avec des personnes qui comprennent nos identités, explique Lexie, femme trans de 25 ans. "Les premières mesures avant le couvre-feu ont beaucoup posé problème pour se réunir et échanger. Le couvre-feu ne fait qu'accroître ça. Plus qu’une contrainte matérielle, ça entraîne une forme de coup mou émotionnel." Étudiante à distance en faculté de sociologie, elle considère que “c’est pas l’espace le plus rassurant.” et relaie des “Cas de harcèlement, des profs qui refusent d’utiliser les bons pronoms et prénoms”. Sortir le soir et se retrouver avec des personnes qui partagent ce vécu, “C’est pas seulement une question de se divertir, mais d’avoir des espaces d'écoute, de compréhension, de repos.” Loin des “lieux où il y aura des potentielles violences.

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Repli sur les réseaux sociaux

Face à la violence, l’hostilité ou incompréhension, sans forcément compenser la vie réelle, applis et réseaux sociaux peuvent servir de refuge à quelques uns. Sur ces derniers, Daynice explique que “Je discute pratiquement qu’avec des personnes de la communauté” autour de la défense des minorités. Lexie continue de son côté à nourrir son compte instagram sur les transidentités.

Pour Julien "grâce aux réseaux sociaux on n’est jamais tout seul. C’est une solution de substitution en attendant que la situation s’améliore, un médicament en attendant d’avoir le retour à la vie normale.” Côté rencontres, on peut malgré tout penser que les applications compenseront pas les interactions physiques. Andres considère que via Grindr “On va jamais se voir. Je suis pas du genre à discuter trois mois avec la personne sur l’appli” et qu’ainsi “Ca ne sert à rien de rester connecté. Je me suis dit que j’allais supprimer mon compte Grindr. Je préfère les discussions en tête à tête que sur internet.”  Daynice ne voit plus vraiment l’intérêt de Tinder ou Hornet : “Les applis de rencontre ça va servir à quoi ? Sur Grindr et Hornet en général les gens se rencontrent à 21h.” Julien, 27 ans explique que “Avec Grindr vu qu’il y a plus de plans directs, c’est encore possible d’aller chez quelqu’un et de le recevoir avant 21h.” Mais selon lui “ça implique que la personne est obligée de rester. On est dans une situation un peu plus risquée où il faut dire non si t’as pas envie, dans un contexte hyper intime où il ne va rien se passer.

Mouvements de solidarité

Laurent Gaissad veut rappeler que dans ce contexte, “Migrants LGBT et travailleurs du sexe se retrouvent à la rue. Il y a des meurtres de travailleuses du sexe ces dernières années au Bois de Boulogne. Confinement et couvre-feu vont aggraver la situation de ces personnes. Ce qui ne pourra pas être compensé avec réseaux sociaux ou la drague en ligne.” Sans oublier enfin “L’isolement spécifique des personnes LGBT vieillissantes, pour qui ces sociabilités sont particulièrement importantes dans la construction d’une identité individuelle et collective. Ce sont des personnes pour qui la famille hétéro ne vient pas forcément pallier au vieillissement.

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Pour rester optimiste, le sociologue souligne que depuis le confinement, on a “observé de manière inédite l’émergence de mouvements de solidarité de LGBT pour faire face à l’homophobie, la lesbophobie, la transphobie.” Certes, il rappelle que “Les acteurs publics et de la nuit sont totalement laminés.” mais considère que “On ne peut pas penser que les collectifs et les individus ne vont pas inventer d’autres formes de rencontre.” et cite en exemple une mobilisation “en termes de logement comme le FAST (Fond d'Action Sociale Trans), et pour les personnes qui risquaient de se retrouver confinées avec des LGBTphobes.” ou encore une plateforme solidaire contre le coronavirus. Vigilance toutefois sur les réseaux, car le couvre-feu ne protège pas encore du harcèlement en ligne, surtout quand on est seul chez soi.

Crédits images: Shutterstock/Unsplash