Le créateur de mode ouvertement homosexuel Pierre Cardin est mort

Le créateur de mode ouvertement homosexuel Pierre Cardin est décédé mardi 29 décembre à l'âge de 98 ans. Businessman de génie, innovateur et amateur de tous les arts, sa confiance en lui l'a aidé à révolutionner la mode

"Qu'est-ce-que c'est que le bonheur ? Comment pouvez-vous le palper ? Comment existe-t-il ? Comment le colorer, lui donner une sculpture, une forme, une matière ? Ça n'existe pas, le bonheur ! C'est vous qui devez le rencontrer et en être conscient. Ce n'est pas quelqu'un d'autre qui vous le donne, le bonheur ! C'est soi-même, on l'a en soi." Cette phrase, lancée lors d'un grand entretien accordé à France Culture en 1992, pourrait à elle seule résumer Pierre Cardin. On lira partout que le couturier et chef d'entreprise, décédé le 29 décembre à 98 ans, était un businessman de génie, un créateur d'avant garde, mais il avait surtout une inébranlable confiance en lui. Et une ambition plus grande encore.

"Mon but, c'était la rue"

"Je voulais que mon nom soit dans le monde entier", disait-il encore lors de cet entretien. "J'aurais pu être acteur, j'aurais pu être même danseur. J'ai suivi des cours de théâtre, mais j'avais la hantise de ne pas être le premier. Et c'est une des raisons pour laquelle je n'ai pas voulu être acteur ni danseur." Alors, au début, il crée des costumes pour le cinéma, le théâtre. Ceux du célèbre La Belle et la Bête, de Jean Cocteau, mais aussi les costumes mythiques de Chapeau melon et bottes de cuir et inspire les célèbres vestes à col mao des Beatles.

Mais sa mode, futuriste, ou "résolument moderne" comme le définissait le designer Philippe Starck dans un documentaire qui lui a été consacré en 2019, n'était pas seulement destinée au grand écran, aux peoples, ou aux diners mondains. "Mon but, moi, c’était la rue, que mon nom et mes créations soient dans la rue, disait-il lors d'un entretien à Vanity Fair, en 2013. Les célébrités, les princesses... ce n’était pas ma tasse de thé. Je les respectais, je dînais avec elles, mais je ne les voyais pas dans mes robes. De toute façon, elles auraient été ridicules".

Prêt à porter

Dès 1959, il lance donc une ligne de prêt-à-porter, bien avant le Rive Gauche de Saint-Laurent (1966). Il fut aussi l'un des premiers couturier à ouvrir un "corner" dans un grand magasin, à s'implanter en Asie, et à adopter un système de licences, apposant dans le monde entier son nom sur des cravates, des cigarettes, des parfums ou de l’eau minérale. Quitte à dévoyer un peu ce nom, et à se faire mal voir de ses pairs.

"Ses confrères l’ont toujours considéré comme un hurluberlu, un touche-à-tout, quelqu’un qui leur faisait de l’ombre en dénaturant leur profession, raconte  Janie Samet, une ancienne journaliste du Figaro, dans Vanity Fair. Mais Pierre était tellement plein de lui-même qu’il n’a pas senti le souffle de détestation qui l’entourait."

Toutefois, il a toujours pu compter sur la fidélité de son ancien apprenti, Jean-Paul Gaultier. "Il m'a appris la liberté" disait-il dans le documentaire diffusé sur Canal + en 2019. "Pierre Cardin est tout à la fois. Il sait couper, monter et démonter lui-même. Il est un premier d’atelier, un gestionnaire, un homme d’affaires, un metteur en scène, un ambassadeur, un mécène. Il est le premier couturier à avoir compris que les défilés de mode sont des vecteurs d’image. Il est un empereur, un conquérant".

"L'empereur" Pierre Cardin a donc toujours laissé parler les "haters" : "On me disait que ça ne durerait pas deux ans. J’ai foncé à pleins blocs en croyant à mon idée. On m’a critiqué, on m’a imité" disait-il. Il est notamment le premier créateur à avoir lancé une collection masculine. Que tous (ou presque) ont suivi, même des années après. "C'était un précurseur, un avant-gardiste qui semblait toujours deviner le futur, réagit auprès de TÊTU le créateur de mode masculine Alexandre Matiussi. "Il restera pour nous tous un pionnier de la mode contemporaine." 

"Mon foyer, c'est le travail"

Ouvertement homosexuel, le créateur de mode avait toutefois vécu en couple pendant quatre ans avec l'actrice Jeanne Moreau. "Une femme dont même les silences font réfléchir", disait-il. S'ils se sont séparés, c'est, selon lui, parce qu'elle ne voulait pas avoir d'enfant. Son assistant, André Oliver, fut aussi l'un de ses compagnons de route. Mais le couturier d'origine italienne a toujours, semble-t-il, préféré le célibat.

Un célibat qui lui réussissait. "J’étais séduisant, pas mal foutu et plutôt beau garçon (...) J’ai eu beaucoup de succès avec les hommes, avec les femmes” . Mais il n'aura finalement jamais eu d'enfants. "Mon foyer je l'ai trouvé dans mon travail en réalité, c'est ma famille autour de moi" confiait-il. 

Amateur d'art autant que d'immobilier, le créateur avait investi dans un espace d'exposition, théâtre et cinéma, qui fit les grandes heures de la nuit queer parisienne, avec notamment les Flash Cocottes. Mais il possédait également le restaurant et lieu festif Maxim's, connu des noctambules parisiens. "Cardin prônait le port du smoking sur un col roulé blanc et s’est rendu habillé ainsi chez Maxim’s, racontait Jean-Paul Gaultier. On lui a refusé l’entrée, sous prétexte qu’il ne portait ni chemise ni cravate. Et bien, dix ans plus tard, il s’est offert l’établissement". La mort de Pierre Cardin signe donc "la fin d'une époque" comme le dit Alexandre Matiussi, puisqu'il était le dernier géant de la mode du siècle dernier, mais définitivement une leçon à retenir : croire en soi, ça paye. Et bien.

 

Crédit photo : Wikipedia Commons


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