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DragCookie Kunty, la queen glamour qui fait vibrer le milieu drag parisien

Si l'on s'intéresse un tant soit peu au milieu drag français, le nom de Cookie Kunty est d'emblée évocateur. Vous l'avez peut-être croisée en train d'animer les JeudiBarré au Yono, dans le Marais. Ou bien devenir marraine la bonne fée dans le court-métrage Beauty Boys. Ou, encore, vue dans le documentaire intimiste Queendom récemment sorti.…

Crédit photo : Cookie Kunty

Si l'on s'intéresse un tant soit peu au milieu drag français, le nom de Cookie Kunty est d'emblée évocateur. Vous l'avez peut-être croisée en train d'animer les JeudiBarré au Yono, dans le Marais. Ou bien devenir marraine la bonne fée dans le court-métrage Beauty Boys. Ou, encore, vue dans le documentaire intimiste Queendom récemment sorti. Depuis plusieurs années, cette jeune queen revigore la scène drag de la ville lumière avec ses prestations aussi élaborées que ses tenues. Et ce n'est que le début.

Mais avant Cookie, il y a Romain. Et avant Paris, il y eut les Antilles. Originaire de la Guadeloupe, un Romain encore lycéen tombe sur la première saison d'une émission alors confidentielle : RuPaul's Drag Race. Un coup de cœur immédiat. "On aimait beaucoup avec ma sœur, confie-t-il. On chopait l'émission en téléchargement illégal parce que ce n'était pas du tout connu du grand public, ça restait très obscur". C'est justement sa sœur qui s'initie d'abord au drag, partie à Nice pour ses études. "Et moi, je me suis mis à dessiner les drag-queens, nous explique Romain. J'avais ce projet fou de dessiner les queens locales pour faire parler d'elles".

Pas de bol, cette idée audacieuse tombe à l'eau. À 17 ans, Romain élit domicile à Paris afin de poursuivre des études de mode. "Mais j'ai arrêté, je ne suis pas allé jusqu'au bout, précise-t-il. J'ai fait une sorte de phobie scolaire, je ne m'attendais pas à la compétition parisienne. C'était un peu un choc des cultures". En parallèle, il suit avec intérêt la progression de sa sœur au sein du milieu drag, sans forcément y cerner un attrait personnel. "J'avais eu l'occasion qu'elle me mette en drag deux fois mais je trouvais ça physiquement pénible, avance-t-il. Puis, je suis rentré dans le milieu de la nuit à Paris et j'ai commencé à sortir". C'est le début d'une nouvelle ère.

23 janvier 2016. Romain se souvient très bien de cette date-là. Celle où Cookie fait sa première apparition. Un proche lui avait fait savoir qu'il avait plus de chances de rentrer en club s'il était en drag. Challenge accepté. "C'était lors d'une soirée au Yoyo au Palais de Tokyo, assure-t-il. J'avais mis six heures à me préparer, j'étais affreuse". La soirée avance, la musique bat son plein. S'isolant brièvement dans le fumoir, Romain voit une drag-queen s'approcher de lui. "Elle pointe mon visage et me dit 'mais ça, c'est du drag, c'est dément ma chérie, il faut que tu continues'", confie-t-il. Et depuis cette interaction aux airs prémonitoires, il n'a jamais arrêté.

Avec le temps, Cookie Kunty trouve son style, largement inspiré par l'âge d'or hollywoodien et le glam vintage. Mais pas limité à ça. "Ce qui me plaît avec le drag, c'est de pouvoir se renouveler sans cesse, détaille la drag-queen. Et ce qui m'a aussi plu, c'est le contact social. Pas tous les contacts humains évidemment parce qu'en soirée, tu te doutes bien qu'on fait souvent face à beaucoup de personnes en état d'ébriété et c'est pas toujours rigolo [rires]". Mais pour elle, le drag est également un moyen ingénieux de se façonner un alter ego… et établir une séparation nécessaire entre les deux facettes de son identité. Pour se préserver soi, et les autres.

"Cookie, c'est une extension de ma personnalité mais il faut aussi que je la préserve de moi-même, nous explique l'artiste. Si je suis fatigué ou que je n'ai pas le moral, il ne faut pas que ça transperce à travers Cookie. Les gens ne sont pas là pour voir ça". Une dichotomie qui s'est faite assez naturellement pour la drag-queen. "J'ai appris à mettre assez vite cette distance avec les gens, avoue-t-elle. Quand tu me croises en civil, il n'y a pas de raison que tu t'attendes à parler à Cookie. C'est comme beaucoup de métiers au final : tu peux être avocat mais tu n'as pas envie que chaque rencontre que tu fasses tourne autour de conseils juridiques à prodiguer. Il faut se laisser du temps à soi car le drag, c'est vraiment drainant".

Selon les dires de Cookie Kunty, être drag-queen n'est pas qu'un métier. C'est aussi un mode de vie. "Le drag, c'est omniprésent dans nos vies et aucune drag ne pourrait te dire le contraire, soutient-elle. Je vis autour de mes perruques qui sont posées sur des têtes, j'ai mes costumes pas loin à portée de main, j'ai mon maquillage par-là dans un coin". Il s'agit donc d'un art qui nécessite de l'espace, à la fois physique mais aussi psychologique. En effet, il faut constamment faire travailler ses méninges pour ne jamais voir sa créativité faiblir. "On est sans cesse dans la recherche du prochain numéro, du prochain look, du prochain événement", évoque Cookie, tout en soulignant l'importance de "se challenger artistiquement". Inévitable.

Depuis une paire d'années, RuPaul's Drag Race gagne en popularité suite à son arrivée fracassante sur Netflix dans notre Hexagone. Grâce à la compétition de Mama Ru, l'art du drag se démocratise peu à peu. Une avancée louable selon Cookie Kunty, qu'il faut tout de même avoir à l'œil. "J'étais déjà en place juste avant que ça n'explose en France, concède-t-elle. Je correspondais à ce que l'émission proposait donc ça m'a permis de travailler et ouvert des portes. Mais c'est à double tranchant parce que ça a un peu dénué le drag de son sens primaire". En effet, elle estime que le show a élevé des "standards irréalistes" sur les drag-queens locales et déplore les gros événements qui cherchent forcément du drag "comme on voit à la télé".

Sur le plan sentimental, Romain n'est pas certain que l'émergence de Cookie dans son quotidien a eu un impact sur sa vie amoureuse, même s'il souligne une troublante coïncidence. "C'est assez drôle parce que je fais du drag depuis cinq ans et ça fait à peu près six ans que je suis célibataire donc fais le calcul", blague-t-il. Cependant, il suppose que son rythme de vie peut se révéler être un frein côté love. "Je travaille dans le milieu gay, dit-il. Et quand je ne travaille pas, je n'ai pas toujours envie d'aller dans les soirées, ce qui empêche peut-être un peu les rencontres". Pour ce qui est de charmer d'éventuels prétendants lors de performances scéniques, c'est un grand non pour Cookie. "Je ne me sers pas dans ma clientèle, affirme la drag-queen. Ce n'est ni l'endroit, ni le moment". Un professionnalisme à toute épreuve.

Pour autant, ce n'est pas l'accalmie sentimentale qui mine Cookie Kunty, mais plutôt les rapports parfois distendus au sein du milieu drag. "Au tout début quand j'ai commencé, on était très peu nombreuses donc il y avait vraiment un sentiment de famille et de solidarité, souligne-t-elle. On s'entraidait vraiment. Mais ce sentiment a un peu périclité avec le temps". Cela n'empêche pas les queens hexagonales de se serrer les coudes lors des périodes délicates, notamment face au Covid-19. Un aspect primordial pour Cookie, qui n'a pas hésité à co-organiser des cagnottes "pour aider des personnes queers qui seraient dans des situations compliquées au vu de la crise sanitaire".

Au chômage technique depuis bien trop longtemps, Cookie n'a qu'une seule hâte : retrouver un semblant de normalité et, surtout, le chemin de la scène. Et peut-être du petit écran ? Alors qu'une potentielle version française de Drag Race serait dans les tuyaux, la drag-queen se montre un tantinet sceptique. "Il y a quelque chose de ringard dans la télé française, avance-t-elle. On tourne tout à la blague de mauvais goût. C'est important qu'on véhicule quelque chose de positif, qui soit dans le divertissement dans tomber dans le ridicule". Une chose est sûre : la scène bleu-blanc-rouge a trouvé en Cookie Kunty une digne représentante.

Par Florian Ques le 05/02/2021