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clément beaune"Zones sans-LGBT" : Clément Beaune appelle à utiliser la procédure d'infraction contre la Pologne

Par Nicolas Scheffer le 11/03/2021
Clément Beaune

INFO TÊTU - Dans un entretien pour TÊTU, le secrétaire d'État aux affaires européennes Clément Beaune revient sur son voyage en Pologne, et appelle l'Europe à utiliser la procédure d'infraction contre les "zones sans LGBT".

Il l'avait promis à TÊTU. "J’irai en Pologne dans une zone 'sans LGBT'", déclarait Clément Beaune en décembre. Depuis, le secrétaire d'État en charge des questions européennes en a été dissuadé. Il dit avoir subi des "pressions politiques" de la part des autorités polonaises.

Résultat, son voyage officiel centré sur la question des droits de l'homme a été amputé de son déplacement le plus important : à Krasnik, dans une zone "sans LGBT". C'est pourtant l'un des points d'achoppement sur les droits humains en Pologne - avec l'interdiction de l'IVG - le gouvernement polonais encourage le développement d'un climat hostile envers les personnes LGBTQI+.

Alors que le Parlement européen vote aujourd'hui même une déclaration faisant de l'Union européenne une "LGBTI freedom zone", Clément Beaune, n'aurait-il pas dû forcer la main aux autorités LGBTphobes en Pologne ? Clément Beaune s'en défend auprès de TÊTU. Au passage, il dégoupille ce que certains commentateurs appellent "l'arme nucléaire" de l'UE, en appelant la Commission européenne à lancer une procédure d'infraction aux traités européens. Une procédure qui peut aller, en théorie, jusqu’à retirer les droits de vote d’un pays au sein du Conseil de l’Union.

Pourquoi souhaitiez-vous aller dans une zone "sans-LGBT" ?

J'en avais pris l'engagement dans votre journal. Je voulais expliquer cette réalité qui n'est pas connue de tous. Elle est douloureuse et inacceptable et révèle la question du recul des droits en Europe. Quand on attaque les droits LGBT+, il y a des reculs généralisés sur beaucoup de droits, des femmes notamment.

Vous vous attendiez à ce que les autorités polonaises vous déroulent un tapis rouge ?

Non. J'ai dit que j'irai dans une zone "anti-LGBT" et j'irai avant la fin de l'année. Pour ce déplacement sur la question des droits, qui était ma première visite en tant que ministre en Pologne, j'ai reçu des pressions. Elles se sont manifestées par des messages, pas insultant personnellement, mais qui m'incitaient clairement à ne pas faire cette visite. Mais je ne voulais pas renoncer à aller en Pologne, ça aurait été une forme de lâcheté et de facilité de dénoncer les choses à distance...

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Est-ce que la facilité, ce n'est pas d'aller là où on vous dit d'aller ?

J'aurais pu aller physiquement dans une zone "anti-LGBT". Mais je veux pouvoir parler de ces sujets avec les autorités polonaises, je l'ai fait et c'est une première. J'ai commencé par rencontrer des femmes qui se battent pour le droit à l'avortement, puis j'ai vu des militants LGBT+ qui ont dénoncé ces zones, y compris Bart Staszewski.

Pour ne pas froisser les autorités polonaises, vous n'avez pas prononcé un discours pour les droits LGBT+, ni même de soutien local à ces personnes...

Ce n'est pas exact. J'ai vu les autorités politiques polonaises, y compris de l'opposition. J'ai échangé avec des personnes, y compris de la zone de Krasnik (où le ministre comptait se rendre, ndlr), de militants LGBT+. Je pense qu'ils ont apprécié ce soutien.  Avant moi, aucun ministre n'avait dit depuis la Pologne quelle était la situation, sur les droits des femmes et des LGBT+. Je voulais y être le 8 mars parce qu'il y avait de grandes manifestations.

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Vous pensez être plus efficace pour faire avancer les droits des personnes LGBT+ en acceptant les intimidations du gouvernement polonais ou bien en montrant clairement votre opposition à son homophobie d'État ?

Je suis le premier à l'avoir dénoncé, à l'avoir exprimé dans la presse polonaise. Je dis que je soutiens les militants et je maintiens un dialogue de franchise avec les autorités polonaises. Mais je ne suis pas militant d'une ONG, je suis un responsable politique et je dois tenir un équilibre. Je pousse le sujet des droits en maintenant un canal de contact avec les autorités polonaises. Si je ne garde pas ce canal ouvert, je ne suis plus dans mon rôle. Et puis, je ne veux pas donner prise à une critique contre-productive. J'ai été sans ambiguïté sur place et je continuerai.

Dans une Union Européenne qui a fait de la libre circulation une valeur cardinale, demander à un ministre, ouvertement gay, de ne pas se rendre dans une zone où les personnes LGBT+ ne sont pas les bienvenues, qu'est-ce que cela dit ?

J'ai dit que les autorités devaient assumer les pressions exercées à mon encontre. Sur le fond, c'est une atteinte très grave à la libre circulation, mais surtout à l'attachement à la liberté, à l'égalité, à l'absence de discrimination qui est inscrite dans les traités européens.

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Le Parlement européen va se déclarer une "LGBT freedom zone". Deux ans après les premières auto-proclamations de "zones sans-LGBT", on en est toujours aux actions symboliques...

Ce n'est pas que symbolique. Il y a une réalité qui est mieux connue. Il faut commencer par nommer les choses...

On en est à nommer les choses deux ans après...

Il y a six mois, peut-être un an, qui savait qu'il y avait ces zones et ces problèmes ? Il y a eu des condamnations par la Cour de justice de l'Union européenne de certaines pratiques en Pologne et en Hongrie. Elles ont abouti à ralentir ou inverser un certain nombre de réformes. Il y a une nouveauté : un instrument qui permet, en cas de violation de certains éléments de l'État de droit, de suspendre des financements européens.

La Commission européenne a suspendu le financement de six communes "anti-LGBT+". Avec Élisabeth Moreno (la ministre en charge de l'Égalité, ndlr), nous demandons à la Commission de le faire plus systématiquement. Si demain, les fonds européens, de plusieurs milliards d'euros, sont réduits ou supprimés à cause de la violation de l'État de droit, ce sera un changement fondamental.

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Un autre mécanisme existe déjà, la procédure d'infraction. Les militants des droits de l'homme appellent à ce qu'elle soit enclenchée sur le sujet des zones "sans-LGBT". Est-ce que vous appelez à ce que cette procédure d'infraction soit utilisée sur la question spécifique des zones "sans LGBT" ?

Oui, il faut qu'on utilise tous les outils possibles pour sanctionner ces comportements qui sont contraires à nos valeurs mais aussi à nos règles.

Donc, les zones "sans LGBT" sont contraires aux traités européens ?

Oui, je crois profondément que les zones "anti-LGBT" sont contraires aux traités européens.

Vous appelez donc à utiliser une procédure d'infraction ?

Oui, mais c'est à la Commission européenne de décider de la mettre en œuvre. Il y a aussi des stratégies de contournement. Beaucoup de zones "anti-LGBT" prennent les mêmes chartes, mais les appellent "chartes pour les familles". En Pologne, au moins une bonne moitié de la société ne veut pas de ces pratiques et nous devons les soutenir. Nos ambassades accompagnent ceux qui défendent les droits, les décorent souvent. Nous encourageons également le soutien financier de l'Union européenne à ces associations.

 

Crédit photo : Capture d'écran Twitter / Clement Beaune